Sacrifice honoré : la bataille de Monchy-le-Preux et le Soldat inconnu de Terre-Neuve
Melissa Davidson, PhD et Renée Davis, MA
Introduction
Le 26 juillet 2022, le gouvernement de Terre Neuve et Labrador annonçait officiellement que les gouvernements provincial et fédéral avaient approuvé le projet du centenaire du Monument commémoratif national de guerre. Cette initiative prévoyait la rénovation du Monument commémoratif national de guerre à St. John’s et le rapatriement des restes d’un soldat inconnu d’un cimetière de la Première Guerre mondiale du Nord de la France. Footnote 1 La responsabilité de collaborer avec la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth (CSGC) pour déterminer quel soldat non identifié du Royal Newfoundland Regiment devait être exhumé incombait au Programme d’identification des pertes militaires, qui fait partie de la Direction – Histoire et patrimoine au ministère de la Défense nationale. Officiellement créé en 2007, le Programme d’identification des pertes militaires est l’autorité de dernière instance pour identifier les restes humains et les tombes des militaires canadiens (y compris avant que Terre-Neuve joigne la Confédération) de la Première Guerre mondiale, de la Seconde Guerre mondiale et du conflit en Corée. Footnote 2
Les tombes des Canadiens morts pendant les deux guerres mondiales sont entretenues par la CSGC. Fondée en 1917 sous le nom « Imperial War Graves Commission », la CSGC rend hommage à plus de 1,7 million de militaires du Royaume-Uni, du Canada, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Afrique du Sud et de l’Inde, dans des cimetières et des monuments commémoratifs situés dans plus de 150 pays et territoires à travers le monde. Footnote 3 L’un des principes fondateurs de la CSGC est l’égalité dans la mort, les militaires étant enterrés ou honorés sur les champs de bataille proches de l’endroit où ils sont tombés. Footnote 4 L’exhumation des corps à des fins de rapatriement est strictement interdites, à une exception près : le rapatriement de soldats inconnus pour la création de monuments commémoratifs nationaux. Le premier exemple a été la création de la Tombe du soldat inconnu dans l’Abbaye de Westminster à Londres en 1920. Puis, en 1993, l’Australie a exhumé et rapatrié un ensemble de dépouilles pour sa Tombe du soldat inconnu australien. Le Canada a suivi en 2000 et la Nouvelle-Zélande en 2004. Footnote 5 Étant donné que Terre-Neuve était un dominion indépendant pendant la Première Guerre mondiale et que les hommes du Royal Newfoundland Regiment et de la Newfoundland Royal Naval Reserve avaient combattu en tant que contingents nationaux distincts, on a estimé que la Tombe canadienne du soldat inconnu, à Ottawa, ne rendait pas justice aux sacrifices consentis par les hommes et des femmes de Terre-Neuve-et-Labrador. Par conséquent, lorsque la demande officielle de rapatriement d’un soldat inconnu a été faite par le gouvernement provincial, avec le soutien de la Légion royale canadienne, la CSGC l’a approuvée.
D'emblée, la décisiond'interdire le rapatriement des corps a été controversée. Certaines familles endeuillées estimaient que leurs fils et leurs filles auraient voulu reposer près de leurs compagnons tombés au champ d’honneur, tandis que d’autres familles protestaient contre cette politique, sachant qu’il leur serait difficile de se rendre à la dernière demeure de leurs proches inhumés à l’étranger. C’est dans ce contexte que les monuments de guerre locaux et nationaux ont pris de l’importance en tant que lieux de deuil « de substitution. » Footnote 6 Pour les familles des disparus il demeure toutefois difficile d’accepter que leur proche fût un des milliers d’hommes tombés au combat se retrouvant sans sépulture connue, sans tombe marquée du nom de leur proche, même si les corps se trouvaient sur un champ de bataille lointain. Pour ces familles en particulier, il peut être réconfortant d’imaginer que, même s’il représente tous les disparus, le soldat inconnu puisse en fait être leur fils ou leur frère. En rapatriant le corps d’un soldat inconnu, d’importants liens affectifs sont ainsi créés et maintenus avec les champs de bataille à l’étranger.
Du reste, le choix de la tombe à exhumer pour le rapatriement est un exercice délicat. Pour les historiennes du Programme d’identification des pertes militaires, qui travaillent normalement à identifier des soldats disparus, la tâche principale consistait à s’assurer que le corps de la tombe sélectionnée ne puisse être identifié par une enquête documentaire des preuves historiques, aujourd’hui ou dans le futur. Toute affirmation raisonnable et documentée sur l’identité potentielle du soldat inconnu de Terre-Neuve risquait de compromettre le principe central du projet, soit l’anonymat du soldat inconnu. Dans ce contexte, les tombes associées à l’assaut du Newfoundland Regiment Footnote 7 à Beaumont-Hamel le 1er juillet 1916 ont été envisagées, mais toutes ont dû être écartées, certaines pour des raisons pratiques liées aux circonstances des sépultures d’origine et d’autres en raison du bassin de candidats potentiels pouvant être limité à un nombre relativement restreint d’hommes. L’enquête a ensuite été élargie pour prendre en compte de manière plus complète l’expérience de guerre des Terre-Neuviens, y compris l’attaque du 14 avril 1917 à Monchy-le-Preux, qui est le sujet principal de cet article. Footnote 8
Terre-Neuve et la Première Guerre mondiale
Bien que Terre-Neuve-et-Labrador (nom officiel de la province depuis 2001) fasse partie du Canada depuis 1949, elle possède une riche histoire propre à son territoire et à sa population. Après avoir été une colonie britannique, Terre-Neuve a obtenu en 1907 le statut de dominion, sur un pied d’égalité avec le Dominion du Canada voisin. Les deux nations avaient le contrôle de leurs affaires intérieures, mais la politique étrangère demeurait une responsabilité de Londres.
Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Terre-Neuve comptait 242 000 habitants, principalement dans la capitale, St. John’s, mais aussi dispersés dans des communautés rurales isolées. Bien que la société terre-neuvienne était profondément divisée sur le plan religieux, social et géographique, l’effort de guerre transcendait les divisions internes. La majorité des Terre-Neuviens et des Labradoriens ressentaient un fort sentiment d’attachement pour l’Empire britannique et Terre-Neuve s’est ralliée à la cause dès le début de la guerre. Footnote 9
Lorsque le gouvernement britannique déclara la guerre à l’Allemagne le 4 août 1914, l’Empire, y compris le Canada et Terre-Neuve, est automatiquement entré en guerre. Il revenait toutefois aux gouvernements des dominions de décider de leur contribution à l’effort de guerre. En l’espace de quelques jours seulement, le gouvernement de Terre-Neuve proposa d’envoyer 1 000 marins de la Newfoundland Royal Naval Reserve et 500 soldats. Le nombre élevé d’enrôlements permit d’augmenter rapidement le nombre de soldats, ce qui ouvrit la voie à la formation du Newfoundland Regiment. En 1917, en reconnaissance de son service sur le champ de bataille, le régiment a reçu la désignation royale et est devenu le Royal Newfoundland Regiment, seul régiment de l’Empire britannique à être ainsi honoré alors que la guerre était toujours en cours. Footnote 10
Bien que le Royal Newfoundland Regiment soit mieux connu, ce sont les hommes de la Newfoundland Royal Naval Reserve qui ont été les premiers à être mobilisés. Le 2 août 1914, deux jours avant la déclaration de guerre britannique, la Royal Navy fit appel à tous ses réservistes. À Terre-Neuve, la plupart des marins réservistes travaillaient dans l’industrie de la pêche. Les autorités craignaient au départ que les réservistes rejettent l’appel aux armes, préférant leurs obligations économiques à leurs engagements militaires. Au cours du mois suivant, presque tous les réservistes navals de Terre-Neuve se rendirent néanmoins à St. John’s. De là, ils ont été envoyés sur des chalutiers et autres voiliers, des croiseurs, destroyers et autres navires de la Royal Navy. Ils servirent dans la plupart des grands engagements de la flotte au cours des quatre années de guerre suivantes. Pendant la guerre, 2 000 Terre-Neuviens ont rejoint la Newfoundland Royal Naval Reserve, dont 189 ont perdu la vie. D’autres hommes ont servi et sont morts dans la Royal Navy et la Marine royale du Canada. Footnote 11 D’autres encore ont choisi de s’enrôler et de servir comme soldats, dans le Royal Newfoundland Regiment ou dans le Corps expéditionnaire canadien (CEC). Footnote 12 Quelque 3 300 Terre-Neuviens ont servi dans le CEC.
Au début de la guerre, Terre-Neuve n’avait pas d’organisation militaire nationale – la Newfoundland Royal Naval Reserve – était une branche de la Royal Navy. Les seules organisations existantes étaient des groupes paramilitaires. La plupart de ces groupes paramilitaires étaient affiliés aux principales confessions chrétiennes et combinaient l’instruction religieuse avec un semblant d’entraînement militaire. Ils constituaient néanmoins d’importantes institutions civiques et sociales et s’avéreront une source importante d’officiers et de recrues pour le Newfoundland Regiment tout juste formé. Footnote 13
Les 880 premières recrues, principalement originaires de St. John’s, commencent leur entraînement au camp de Pleasantville, aux portes de la ville. Le 4 octobre 1914, les 538 premiers hommes – les « Blue Puttees » – ont quitté St. John’s à bord du SS Florizel. Ils arrivèrent en Angleterre avec le premier contingent canadien, mais fièrement indépendant. En février 1915, un deuxième contingent de soldats arriva en Grande-Bretagne, permettant ainsi la création d’un bataillon déployable au combat. Footnote 14 Plus de 20 autres contingents suivront au cours de la guerre. Tous les soldats terre-neuviens ont commencé leur service outre-mer par une période d’entraînement au Royaume-Uni, avant d’être déployés au front. Footnote 15
1915 - Service en Méditerranée
À la fin de 1914, le front occidental était dans l’impasse, les deux camps s’étant retranchés sur des positions défensives. Les lignes de tranchées qui en résultèrent s’étendaient de la Manche à la frontière suisse. Alors que les généraux se heurtaient à la difficulté de prendre d’assaut des positions fortifiées, des stratèges militaires britanniques cherchaient une solution. Il fut finalement décidé de forcer un passage dans les Dardanelles, le détroit resserré séparant la Méditerranée de la mer de Marmara. Après l’échec d’une tentative de forcer le passage sur mer, des troupes alliées – Français, Britanniques, Australiens et Néo-Zélandais – ont débarqué sur la péninsule de Gallipoli le 25 avril 1915. Bien qu’elles réussirent à quitter les plages, elles subirent de lourdes pertes, et ce front méditerranéen stagna rapidement. Footnote 16
Quelques mois plus tard, en août 1915, le Newfoundland Regiment reçut l’ordre de se rendre à Gallipoli pour rejoindre la 88e Brigade, qui faisait partie de la 29e Division britannique, au sein du Corps expéditionnaire méditerranéen. Le 20 septembre 1915, 1 076 Terre-Neuviens débarquèrent dans la baie de Suvla, et le 30 septembre, ils étaient dans les tranchées. Les conditions à Gallipoli étaient difficiles, les Terre-Neuviens étant harcelés par les mouches et encaissant les tirs fréquents de l’artillerie lourde turque – les premières victimes périssent de ce fait dans les heures qui suivirent l’arrivée du régiment sur le rivage. Le 4 novembre, les Terre-Neuviens attaquèrent et capturèrent la hauteur qui allait devenir Caribou Hill pour contrer les tireurs d’élite qui les importunaient depuis cette position.
Après des mois d’impasse, en décembre 1915, l’évacuation de la péninsule débuta. Après avoir réussi à évacuer Suvla, les Terre-Neuviens ont été redéployés plus au sud pour participer à l’évacuation des forces qui s’y trouvaient. De ce fait, ils furent parmi les dernières unités à quitter la péninsule. À la fin de la campagne, les maladies et les blessures avaient réduit l’effectif du Newfoundland Regiment à seulement 470 hommes et 17 officiers. De plus, le régiment avait eu 43 tués. Footnote 17
1916 - L’offensive de la Somme
Après avoir été évacué de Gallipoli, le Newfoundland Regiment fut redéployé sur le front occidental. Il monta en ligne dans le secteur de la Somme le 22 avril 1916. L’armée allemande était présente dans la région depuis 1914 et avait construit un vaste réseau de tranchées fortifiées et de centres de résistance protégés par des lignes de barbelés et des mitrailleuses aux tirs entrecroisés.
L’heure H de l’offensive anglo-française était fixée à 7 h 30 le 1er juillet 1916. La 29e Division devait donner l’assaut au nord de l’Ancre, autour du village de Beaumont. Avec la 88e Brigade, le Newfoundland Regiment ne faisait pas partie des premières vagues de l’assaut. Il était chargé de prendre le troisième objectif – la deuxième position allemande – à environ 3,5 km (plus de 2 milles) après la ligne de départ britannique. Dans les premières minutes de l’offensive, il devint évident que les opérations ne se déroulaient pas comme prévu. Footnote 18 À plusieurs endroits du front de 25 km (16,5 milles), des messages furent envoyés aux forces qui suivaient les premières vagues – y compris le Newfoundland Regiment – pour retarder la suite des attaques. Dans le secteur de la 29e Division à Beaumont-Hamel, les fusées éclairantes allemandes avaient été interprétées à tort comme un signal que les troupes britanniques avaient réussi à pénétrer le front allemand. En conséquence, à 8 h 45, la 88e Brigade donna une nouvelle série d’ordres au Newfoundland Regiment : attaquer « dès que possible » le ravin Y, une position défensive juste derrière la ligne de front. Footnote 19 ÀÀ 9 h 15, les Terre-Neuviens commencèrent seuls leur avancée, car les hommes du 1er Bataillon du Essex Regiment sur leur droite, étaient bloqués par des tirs d’artillerie intenses et incapables d’avancer. À 9 h 45, l’attaque est stoppée. Le régiment était presque anéanti. Sur les 798 officiers et hommes du Newfoundland Regiment montés au combat, seuls 68 ont répondu à l’appel une fois l’opération terminée. Ces pertes, parmi les plus lourdes subies par une unité de l’Armée britannique le premier jour de la bataille de la Somme, ont eu un effet dévastateur à Terre-Neuve. Footnote 20
Les nouvelles du front parvinrent lentement à Terre-Neuve. Lorsque le Newfoundland Regiment fut envoyé en Méditerranée, le premier indice que le régiment avait débarqué à Gallipoli fut l’arrivée des premières listes de blessés, quelques semaines plus tard. Après l’attaque de Beaumont-Hamel, il fallut attendre le 1er août pour que la liste définitive des disparus soit disponible. Footnote 21 La mort et l’enterrement paraissent irréversibles, mais l’annonce de la disparition d’un soldat ne met pas fin à l’incertitude dans plusieurs familles. Pour beaucoup, malheureusement, il n’y aura pas d’autres nouvelles, car bien des corps n’ont pu être trouvés ou identifiés. Sur les 243 membres du Newfoundland Regiment décédés le 1er juillet, 134 sont honorés comme disparus sur le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel.
La guerre du Newfoundland Regiment ne s’est toutefois pas terminée à Beaumont-Hamel. Dans les jours qui suivirent l’assaut, des renforts commencèrent à arriver pour reconstituer la force de combat du régiment. Une conséquence négligée de la campagne de Gallipoli est le fait que de nombreux invalides pour cause de maladie ou de blessure n’étaient pas revenus au régiment avant l’attaque du 1er juillet et ne l’ont rejoint qu’à l’été 1916. Le retour de ces soldats a permis au régiment de conserver son caractère particulier et de maintenir son efficacité au combat lors de sa reconstitution.
Après une période de repos relatif, le Newfoundland Regiment est retourné sur la Somme en octobre 1916. Les combats acharnés des mois d’été avaient permis aux armées anglo-françaises de s’emparer des positions allemandes au sud de l’Ancre. Temporairement attachée à la 12e Division, la 88e Brigade reçut l’ordre d’attaquer et de prendre le village de Gueudecourt. Le 12 octobre 1916, les Terre-Neuviens réussirent à atteindre leur premier objectif – la tranchée Hilt. Les soldats du Newfoundland Regiment ont protégé Hilt des contre-attaques ennemies jusqu’à ce qu’ils soient relevés le lendemain. En 55 heures de combats acharnés, ils perdirent 239 hommes, 120 tués, dont 49 n’ont toujours pas de sépulture connue. Cette opération, l’un des rares succès de la journée, fut le dernier engagement du Newfoundland Regiment sur la Somme. L’offensive elle-même s’est achevée en novembre. Footnote 22
Avril 1917 - La bataille d’Arras
Après les durs combats de la Somme en 1916, une grande offensive britannique a été planifiée pour le printemps 1917 dans la région d’Arras. Conçue pour détourner l’attention des Allemands pendant l’offensive française sur le Chemin des Dames, la bataille d’Arras débuta le 9 avril sur une partie du front allant de la crête de Vimy, au nord, à Bullecourt, au sud. À la fin du premier jour de combat, le Corps canadien avait réussi à s’emparer de la hauteur stratégique de Vimy, orientant la poussée britannique vers Cambrai au sud. Il était difficile de percer les défenses de la ligne Hindenburg, mais en quatre jours de combats, la ligne britannique avait progressé de près de 5 km (plus de 3 milles) par endroits. Il s’agissait d’une progression significative dans le contexte de la guerre des tranchées, et les Britanniques espéraient que l’élan pourrait être maintenu jusqu’à Cambrai. Footnote 23
Au sud de la rivière Scarpe et à 11 km (près de 7 milles) au sud-est d’Arras, le village de Monchy-le-Preux est situé sur une petite colline qui domine la route Arras-Cambrai et surplombe le secteur au nord, à l’est et à l’ouest. Tout comme il était nécessaire de capturer et de tenir les hauteurs de la crête de Vimy pour sécuriser la position britannique au nord de la Scarpe, Monchy constituait une position critique pour l’avancée britannique vers Cambrai. Le 11 avril, des unités britanniques des 15e et 37e Divisions ont percé les lignes de défense allemandes autour de Monchy et forcé l’ennemi à reculer du côté est du village. Les Britanniques parvinrent à prendre la ville, alors même que les Allemands déversaient un barrage d’artillerie dévastateur sur les soldats qui tentaient de consolider leur nouvelle position et sur la cavalerie ayant reçu l’ordre de poursuivre l’offensive. Footnote 24
Réaffecté à la 29e Division, le Newfoundland Regiment, reconstitué à pleine capacité au cours de l’hiver, n’avait pas participé à la phase initiale de la bataille d’Arras. Il revint sur la ligne de front pendant la nuit du 12 avril pour relever les unités épuisées par les quatre jours de combat précédents. Au fur et à mesure que les soldats avançaient, ils rencontraient une « congestion épouvantable » sur la route entre Arras et les nouvelles lignes de front. Footnote 25 Un vétéran s’est souvenu plus tard : « Lorsque la lumière du soleil s’est éteinte, nous nous sommes rendus sur le site et avons marché dans l’obscurité croissante vers les tirs de plus en plus nombreux. Nous ne connaissions pas notre destination. [...] Des hommes et des chevaux morts gisaient partout dans les décombres et les ruines presque sans fin. » Footnote 26 Leur destination était Monchy-le-Preux. Malgré le manque de renseignements sur les positions à l’est du village, un assaut est prévu l’après-midi du 13 avril vers la colline qui s’y trouve afin de maintenir l’élan de l’offensive. Cette colline sera ultérieurement connue sous le nom de colline de l’Infanterie. Le Newfoundland Regiment et le 1er Essex avaient été choisis pour mener l’assaut au sein de la 88e Brigade. Footnote 27
L’obscurité, le manque de familiarité avec les positions et les bombardements allemands avaient rendu les déplacements difficiles. Un soldat se souvient : « Le vacarme était terrible et, dans la confusion et l’obscurité, il fallut deux ou trois heures avant que nous [le Newfoundland Regiment] puissions reprendre la […] position. Au moment où nous entrions dans le village, un obus incendiaire frappa la flèche de l’église. Elle s’est écrasée et est tombée, ses ruines nous bloquant le passage. » Footnote 28 Le mauvais temps avait également contribué aux conditions difficiles – près de cinq pouces de neige étaient tombés le 11 avril, et le grésil, la neige et la pluie se poursuivirent le lendemain. Footnote 29 Dans ce contexte, la lenteur des mouvements des troupes vers les lignes obligea le report de l’assaut. À l’aube du 13 avril, le Newfoundland Regiment n’avait que deux compagnies en position au lieu des quatre requises; à sa gauche, le 1er Essex n’était pas prêt pour l’assaut. Footnote 30 Une nouvelle heure H fut donc fixée au lendemain matin pour donner aux troupes le temps de se mettre en position pendant la nuit. Ce délai permettait également de localiser les blessés de la prise de Monchy, et de les évacuer des caves où ils s’abritaient depuis plusieurs jours. Finalement, cela donnait le temps au 2e Bataillon du Hampshire Regiment de creuser une nouvelle tranchée de rassemblement juste à l’est de Monchy. Footnote 31
Le commandant du Newfoundland Regiment donna ses premiers ordres aux compagnies dans l’après-midi du 13 avril et, à 3 heures du matin le 14 avril, les Terre-Neuviens furent relevés sur la ligne de feu par le 4e Bataillon du Worcestershire Regiment. Ils se rendirent vers leur position d’assaut dans la tranchée de rassemblement nouvellement creusée. En raison du manque de préparatifs, des instructions supplémentaires pour le régiment avaient été envoyées par le quartier général de la 88e Brigade vers 3 h le 14 avril seulement, alors que les hommes se regroupaient dans la tranchée de rassemblement. Footnote 32 L’ordre d’opération 67 reprenait en grande partie la structure de l’ordre précédent, mais avec des objectifs nouveaux et plus ambitieux. Les commandants de compagnie furent informés verbalement du changement d’objectifs vers 4 h 15 et le premier tir de barrage commença à 5 h 30. Footnote 33
L’ordre d’attaque initial prévoyait que les Terre-Neuviens et le 1er Essex avanceraient de 900 mètres supplémentaires dans le saillant de Monchy afin de s’emparer de la colline de l’Infanterie. La colline offrait un point de vue avantageux sur la vallée de la Scarpe. La compagnie A du Newfoundland Regiment était chargée de sécuriser le flanc droit de l’avancée en sécurisant un petit bois (connu sous le nom Petit bosquet ou bois des Mitrailleuses) et en établissant des centres de résistance. Footnote 34 Parallèlement, sur le flanc gauche, le 1er Essex devait établir une série similaire de centres de résistance pendant que les compagnies restantes des deux régiments avançaient au centre. Footnote 35 Bien qu’il s’agissait déjà d’une tâche difficile, les ordres mis à jour exigeaient que les pelotons dépassent la crête de la colline de l’Infanterie pour s’enfoncer dans les bois situés au-delà (voir carte 1). Comme l’indique le journal de guerre des Terre-Neuviens, « si l’opération réussissait, elle aboutirait à la création d’une position en forme de ballon gonflé depuis Monchy-le-Preux, qui formait déjà la pointe d’un saillant ». Footnote 36
Le plan terre-neuvien prévoyait que la compagnie D (à gauche) et la compagnie C (à droite) attaqueraient en deux vagues. Suivant de près la première vague jusqu’aux premières tranchées allemandes, des sections de la compagnie B devaient neutraliser toute résistance, permettant à la deuxième vague de passer et de se diriger vers les objectifs suivants. Le reste de la compagnie B devait suivre la deuxième vague d’assaut pour consolider les objectifs. Pour sécuriser le flanc droit de l’avancée, un peloton de la compagnie A devait rester sur un centre de résistance à l’extrémité sud de la tranchée de rassemblement, tandis que les trois autres pelotons devaient avancer. Deux pelotons devaient progresser sur la droite de la première vague et le quatrième peloton devait avancer à l’extrême droite de la deuxième vague, chaque peloton ayant pour instruction d’établir un centre de résistance. En outre, les éclaireurs et les tireurs d’élite du bataillon devaient avancer en groupe à droite de la compagnie B afin de couvrir la progression dans les bois situés au-delà de la crête de la colline de l’Infanterie. Footnote 37 Cette formation d’assaut (voir figure), bien que claire en théorie, a provoqué le mélange des compagnies au cours d’une avancée périlleuse sous le feu ennemi et sur un terrain parsemé de trous d’obus.
14 avril 1917 - Avancée du Newfoundland Regiment
Le matin du 14 avril était brumeux et le sol boueux en raison de la pluie et de la neige tombées les jours précédents. Footnote 38 Les hommes des bataillons d’assaut, qui attendaient dans la tranchée de rassemblement, n’avaient pas eu beaucoup de repos et les bombardements allemands durant la nuit comportaient des obus au gaz. Par conséquent, les soldats avaient dû porter leurs masques à gaz pendant une partie de la nuit. Footnote 39 Les masques offraient certes une protection, mais étaient inconfortables, et claustrophobiques, limitant la vision et rendant la communication difficile. Footnote 40 Alors que l’heure H se rapprochait, les hommes procédaient aux derniers préparatifs. Comme le soldat J.E. Snow s’en souviendra plus tard, alors que les dernières minutes avant l’assaut sont annoncées : « il y a eu un léger ajustement de diverses parties de l’équipement et [...] un examen minutieux du sommet de la tranchée de rassemblement afin d’éviter toute erreur ou tout retard lors de la sortie rapide de celle-ci, au cas où des balles de mitrailleuse balaieraient le bord supérieur du parapet ». Des cigarettes sont allumées et des remarques sont encore échangées entre les soldats au moment du coup de sifflet : « “Quelques visages étranges dans [l’enfer] aujourd’hui”, “Retrouvez vos amis sous peu en bas”, “Une V.C. [Croix de Victoria] ou une [croix] en bois aujourd’hui” [...] ». Footnote 41
Le barrage d’artillerie commença comme prévu à 5 h 30, mais celui-ci fût très faible. Le journal de guerre du Newfoundland Regiment indique que les tirs d’obus furent épars et que l’efficacité de l’artillerie ne s’est pas améliorée au cours de la matinée. Comme l’infanterie, l’artillerie avait eu du mal à avancer vers ses nouvelles positions et était soumise aux tirs des contre-batteries ennemies. Footnote 42 Par conséquent, la densité d’obus n’était pas suffisante pour empêcher les Allemands de tirer sur les troupes britanniques, qui subissaient aussi un feu nourri de mitrailleuses sur le front gauche. De plus, l’artillerie allemande déclencha un contre-barrage au bout de quelques minutes seulement. Footnote 43
Malgré les difficultés, des progrès furent réalisés. Les Terre-Neuviens étaient notamment accompagnés par deux mitrailleuses lourdes de la 88e Compagnie de mitrailleuses (voir carte 2). Footnote 44 Le sergent Jack Moakler, chargé d’un peloton de la compagnie D, qui a rejoint la première vague, se souvenait que « le feu de l’ennemi ne s’est jamais relâché et nous avons été obligés d’avancer par à-coups, en nous mettant à l’abri autant que possible ». Footnote 45 Sous la pression de « nos tirs rapides de fusils et de mitrailleuses Lewis », les Allemands se sont retirés de leur première tranchée (connue plus tard sous le nom de tranchée Shrapnel). Footnote 46 Au centre, la première vague des compagnies C et D suivait le barrage roulant jusqu’au sommet de la colline de l’Infanterie, mais le travail restait difficile car les Allemands résistait farouchement. Le soldat Snow, également dans la compagnie D, s’est souvenu d’avoir été « balayé par les tirs de mitrailleuses et d’obus » après avoir passé la première ligne de tranchées allemandes : « Lorsque les balles des mitrailleuses semblaient trop proches pour notre santé, on se jetait aussi fort et aussi vite que possible, jusqu’à ce que cela se calme, puis on se relevait et on se précipitait vers l’avant, 10 ou 15 verges plus loin. C’est ainsi que la majeure partie de notre compagnie [...] atteignit le sommet de la colline de l’Infanterie, avec le bois devant nous. » Footnote 47
À la gauche des Terre-Neuviens, les soldats du 1er Essex avaient également quitté leurs tranchées à l’heure H et avançaient derrière le barrage roulant. Utilisant les trous d’obus comme couverture, un peloton ouvrit le feu sur les positions allemandes dans le bosquet en forme de flèche et les autres petits bois à proximité, permettant à d’autres groupes d’avancer à l’aide de mitrailleuses Lewis et de grenades à fusil. Les rapports révèlent qu’une heure après avoir quitté la tranchée de rassemblement, toutes les compagnies du 1er Essex avaient atteint leurs premiers objectifs et étaient en train de se retrancher. Une série de centres de résistance furent mis en place pour protéger le flanc gauche de l’avancée. Footnote 48
Sur la gauche terre-neuvienne, la compagnie D avait dû laisser un peloton derrière elle pour s’occuper d’un groupe d’Allemands positionné juste avant le sommet de la colline. Les trois autres pelotons continuaient néanmoins d’avancer. Bientôt, de petits groupes de Terre-Neuviens ont été aperçus avançant dans le bois juste au-delà de la crête de la colline. Ce bois était l’objectif initial de la compagnie D et leur objectif intermédiaire selon l’ordre opérationnel n° 67. La première vague de la compagnie C s’arrêta comme prévu au sommet de la colline pour se retrancher, tandis que la deuxième vague passa hors du champ de vision par-dessus la colline et vers le Bois du Vert. Une grande partie de la compagnie B pris position « plutôt à droite de la crête » dans une tranchée de soutien reliant la position de la compagnie D sur la gauche à l’un des centres de résistance établis par la compagnie A sur la droite. Footnote 49 Le reste du groupe de nettoyage, sous le commandement du lieutenant Andrew Clouston, se retrouva plus en avant que la tranchée de soutien occupée par le reste de la compagnie B, ayant suivi l’avancée de la vague de tête jusqu’à ce qu’ils soient en contact avec la compagnie C. Celle-ci était « dispersée en petits groupes dans des trous d’obus ». Footnote 50 Sur le flanc extrême droit de l’avancée, la compagnie A devait capturer un centre de résistance allemand dans un moulin à vent afin d’atteindre son objectif. Trois des pelotons de la compagnie A furent observés en train d’établir des centres de résistance le long du côté droit de la position nouvellement acquises. Footnote 51
Les compagnies attaquantes avaient certes atteint leurs objectifs, mais les effectifs du Newfoundland Regiment étaient considérablement réduits, plusieurs hommes ayant été blessés par des éclats d’obus et des balles. Le soldat Patrick Hayes, un signaleur attaché au poste de commandement de la compagnie C, atteignit le premier objectif avant d’être blessé au cou par un éclat d’obus. Avec trois autres soldats, il se réfugia dans un trou d’obus, où ils soignèrent leurs blessures. Les quatre soldats avaient l’intention d’attendre la nuit pour retourner au poste de secours à Monchy. Footnote 52 Le sergent Moakler estima que sur les 130 hommes de la compagnie D qui sortirent de leurs tranchées, entre 20 et 30 atteignirent l’objectif. Footnote 53 Bien que l’évaluation de Moakler fût limitée par son champ de vision, d’autres estimations indiquent que les pertes à ce stade pouvaient atteindre jusqu’à 30 % de la force d’assaut. Footnote 54
Les hommes encore capables de se battre furent répartis en petits groupes. Moakler nota : « Les Terre-Neuviens n’avaient pas de tranchées, mais nous avons réussi à trouver des trous d’obus et à nous mettre le plus à l’abri possible. Nos mitrailleurs Lewis ont repéré de bonnes positions et ont fait fonctionner leurs mitrailleuses avec des résultats éloquents. » Footnote 55 Le soldat Francis Snow de la compagnie B était pour sa part « bien au-delà de notre premier objectif lorsque moi et deux autres sommes tombés sur un trou d’obus et nous avons décidé d’en faire une position défensive ». Footnote 56 Le soldat John Woods de la compagnie D se retrouva avec trois autres Terre-Neuviens en train de se retrancher avec le 1er Essex dans une tranchée d’environ 30 mètres de long à l’extrême gauche de la position terre-neuvienne. Footnote 57 De concert avec le 1er Essex, le Newfoundland Regiment s’était emparé des hauteurs, mais leur position demeurait précaire.
Contre-attaque allemande et défense de Monchy-le-Preux
Les troupes allemandes à l’est de Monchy répondirent d’abord à l’attaque de la 88e Brigade en se repliant. Cependant, des groupes isolés résistèrent dans des tranchées, dont un au centre de l’avancée prise en charge par la section n° 13 de la compagnie D. Cette résistance demeurait néanmoins une exception. Les forces allemandes ne s’étaient pas repliées bien loin. Des positions de réserve étaient dissimulées de l’autre côté de la colline de l’Infanterie, dans le Bois du Sart et le Bois du Vert, les deux grands bosquets situés à l’est de Monchy. Footnote 58
Après deux ans de guerre, les Allemands avaient adapté leur stratégie défensive. Plutôt que de concentrer des troupes en première ligne, vulnérables aux barrages d’artillerie britanniques, les Allemands plaçaient une partie importante de leurs réserves plus en arrière. Lors d’une attaque, les soldats des premières lignes légèrement tenues se repliaient dans l’attente de contre-attaques qui seraient lancées rapidement par les réserves. Ces contre-attaques tombaient au moment où les assaillants britanniques se trouvaient dans une position vulnérable, alors qu’ils tentaient de consolider leurs gains. Cette stratégie souple – connue sous le nom de « défense en profondeur » – commençait à être utilisée plus largement sur le front occidental en avril 1917, avec un impact dévastateur à Monchy. Footnote 59
La première contre-attaque allemande fût lancée contre le flanc gauche du 1er Essex depuis la direction de Keeling Copse vers 6 h 30 (voir carte 3). Le 10e Bataillon du West Yorkshire Regiment, qui occupait des positions défensives juste au nord de Monchy, rapporta avoir fait feu sur les Allemands qui avançaient, sans toutefois pouvoir empêcher leur progression vers les positions exposées du flanc du 1er Essex. Cette contre-attaque fût arrêtée, mais à 7 h 30, plusieurs compagnies de soldats allemands se déplacèrent vers le sud depuis le village voisin de Pelves. Ils avaient l’intention d’attaquer le flanc nord exposé du saillant de Monchy, coupant ainsi les troupes retranchées au sommet de la colline de l’Infanterie. Footnote 60 Malgré les premiers rapports indiquant un succès, on signala à 8 h 30 qu’au moins trois formations allemandes se préparaient à attaquer le saillant en forme de ballon tenu par le 1er Essex et le Newfoundland Regiment. Les lignes téléphoniques vers l’arrière ayant été coupées par les bombardements, il était impossible de diriger les tirs d’artillerie sur les Allemands qui concentraient leurs forces pour briser l’offensive britannique. Footnote 61
Vers 9 h, un caporal suppléant du 1er Essex se fraya un chemin le long des positions avancées du Newfoundland Regiment, signalant que « la moitié des Essex avaient été capturés et que le reste se retirait ». Footnote 62 Le soldat Woods, qui, avec trois autres Terre-Neuviens, s’était mêlé à l’Essex, se rappela plus tard que « lorsque les Allemands contre-attaquèrent en nombre écrasant, ils furent sur nous et nous encerclèrent complètement avant que nous ayons eu le temps de faire quoi que ce soit ». Footnote 63 Le sergent Moakler a raconté que lorsque l’Essex « n’a pas réussi à tenir [...], nous [la compagnie D] nous sommes retrouvés débordés et encerclés par une grande force d’Allemands, qui continuaient à arriver en masse par vagues ». Footnote 64 Bien que submergés et presque encerclés, les hommes de la compagnie D se battirent jusqu’à ce que les Allemands soient à moins de 50 mètres de leurs positions. Un petit groupe tenta de retourner en courant vers Monchy, mais un seul y parvenu. Footnote 65 Quelques autres, en repartant, déterminèrent que c’était impossible et retournèrent à leurs positions de combat. Footnote 66 Dispersés dans des trous d’obus, en infériorité numérique écrasante et à court de munitions, beaucoup n’ont eu d’autre choix que de se rendre. Comme le dit Moakler : « Il est vrai que nous avions nos baïonnettes en dernier recours, mais que pouvions-nous faire face au nombre de soldats qui se jetaient sur nous? » Footnote 67
Alors qu’un grand groupe de soldats allemands avançait sur la gauche, un autre groupe émergea du Bois du Vert. D’autres groupes de Terre-Neuviens tentèrent de se replier, mais le journal de guerre indique que « très peu d’entre eux ont regagné » leurs lignes. Footnote 68 Au fur et à mesure que les Allemands avançaient hors du Bois du Vert, ils notaient que de nombreux « Engländer » capitulaient tandis que d’autres « s’enfuyaient pêle-mêle (fliehen Hals über Kopf) » en direction de Monchy. Footnote 69 Cependant, tous ne capitulèrent pas immédiatement. Une grande partie de la compagnie C continua à tenir dans ses trous d’obus malgré l’assaut. Footnote 70 De plus, les hommes du centre de résistance de la compagnie A, près de Monchy, « exécutaient à merveille » les tirs sur les Allemands qui avançaient vers eux sur la route, jusqu’à ce qu’un de leurs officiers leur donne l’ordre de se replier. Le peloton, réduit à 19 hommes, se reforma et rejoignit la ligne de feu aux côtés du 4e Worcester. Footnote 71
La première information précise sur l’évolution de la situation fût reçue par l’état-major du Newfoundland Regiment vers 10 h 05, lorsqu’un soldat blessé du 1er Essex signala que le régiment avait été soit capturé, soit détruit. Footnote 72 Tous les observateurs du bataillon avaient été mis K.O. par les tirs allemands et aucun rapport n’avait été reçu par téléphone ou par messager depuis les positions avancées; le lieutenant Kevin Keegan, officier des transmissions du bataillon, fut donc envoyé à travers le barrage d’artillerie allemand pour constater la situation de ses propres yeux. Il rapporta moins d’une demi-heure plus tard qu’il n’y avait « pas un seul homme non blessé à l’est de Monchy et que 200 ou 300 Allemands avançaient à seulement 300 verges de là ». Footnote 73
Le lieutenant-colonel James Forbes-Robertson, commandant du Newfoundland Regiment, réagit au rapport du lieutenant Keegan en déclarant : « C’est à nous de faire diversion, Keegan, et il se mit en route en prenant un fusil ». Footnote 74 Le petit groupe du poste du commandement et de traînards rassemblés par Forbes-Robertson se dirigea vers le coin sud-est du village, réussissant vers 11 h à établir une position défensive à partir de laquelle ils pouvaient tirer en enfilade sur toute la longueur de la position allemande (emplacement indiqué sur la carte 3). Lorsque le groupe réussit à ramper dans une petite tranchée au pied d’une haie juste à l’extérieur de Monchy, il ne restait plus que neuf Terre-Neuviens survivants. Ils furent rejoints par un soldat du 1er Essex. Footnote 75
La situation autour de Monchy était grave. Toutes les lignes téléphoniques reliant Monchy au quartier général de la 88e Brigade étant coupées, il n’y avait aucun moyen rapide de transmettre des informations sur la situation ou de demander des renforts. Avant de quitter le poste de commandement du bataillon, Forbes-Robertson envoya son adjudant, le capitaine Arthur Raley, pour faire un rapport personnel sur la situation. Footnote 76 Au sud de Monchy, le 4e Worcester, ayant vu « de petits groupes de nos troupes se replier » devant l’avancée des Allemands, craignait que Monchy ne soit perdu et pris des mesures pour établir la défense de son flanc gauche ouvert. D’importantes concentrations de soldats allemands arrivaient de plusieurs directions et on signala que d’autres concentraient leurs forces en vue d’une nouvelle contre-attaque au sud, entre Monchy et Guémappe. Le 4e Worcester, dont les lignes téléphoniques étaient intactes, informa l’artillerie et le barrage « s’ouvrit immédiatement » pour perturber l’attaque allemande. Footnote 77 Cependant, il n’existait aucun moyen efficace de coordination avec la 10e West York. Celle-ci faisait partie de la 17e Division et tenait des centres de résistance au nord de Monchy pour sécuriser l’approche depuis Pelves. Footnote 78 En d’autres termes, chaque unité se battait de manière isolée.
Le petit groupe de Terre-Neuviens sous les ordres de Forbes-Robertson, qui tirait depuis une tranchée à la lisière de Monchy, ne s’attendait pas à pouvoir tenir longtemps. Le lieutenant Keegan, écrivant à ses parents après l’événement, leur dit : « Personne n’a jamais pensé un instant que nous pourrions tenir plus d’un quart d’heure, mais tous les garçons se sont mis en tête que ce serait un QUART D’HEURE ». Footnote 79 Lorsque les munitions venaient à manquer, ils récupéraient des munitions sur les « mitrailleurs qui gisaient au milieu des morts et des débris » afin de pouvoir continuer à tirer. En faisant bon usage de leurs munitions, les hommes parvinrent à donner l’impression que la périphérie est du village était tenue par une force beaucoup plus importante et empêchaient les messagers allemands de rapporter la situation véritable à leur poste de commandement. Footnote 80
Pendant le reste de l’après-midi, la défense de Monchy restait précaire. Incertain de la situation à Monchy, le 4e Worcester, aidé par le barrage d’artillerie britannique, résistait à la contre-attaque venant du sud. Footnote 81 Dans le village, sans communication avec les autres unités, les hommes du 1er Essex montèrent des barricades dans les rues en prévision d’une percée allemande. Footnote 82 L’une des équipes de la 88e Compagnie de mitrailleuses, tirant depuis le nord de la position terre-neuvienne, détruisit une mitrailleuse avancée par les Allemands. Footnote 83 Keegan se souvient d’avoir entendu la « musique douce et bienvenue » des Vickers qui commençaient à tirer, « et cela nous a beaucoup remonté le moral... » Footnote 84 Pendant plusieurs heures critiques, les défenseurs ont tenu bon, plusieurs contre-attaques ayant été interrompues par des tirs d’artillerie avant même qu’elles ne puissent commencer. Un historien allemand a décrit cette situation comme un « barrage infranchissable (eine undurchschreitbare Sperrfeuermauer) ». Footnote 85
Les secours pour les troupes terre-neuviennes commencèrent à arriver au milieu de l’après-midi. Vers 14 h, un messager fût envoyé pour demander des renforts et signaler l’emplacement d’un poste de commandement allemand. Un peu moins d’une heure plus tard, un peloton du 2e Hampshire surgit de Monchy et l’artillerie commença à placer des obus sur le poste de commandement allemand. Le journal de guerre du Newfoundland Regiment mentionne que les tirs d’artillerie combinés, qui s’étaient poursuivis tout l’après-midi, « ont dû tuer un grand nombre de nos blessés qui gisaient à l’air libre... ». Footnote 86 D’autres compagnies du 2e Hampshire se faufilèrent à travers le barrage allemand pour renforcer Monchy, reprenant contact avec le 4e Worcester et le 10e West Yorks dans la soirée. Les Terre-Neuviens furent finalement relevés à 20 h. Footnote 87
15-23 avril 1917 - Fin des combats à Monchy
Bien qu’il ait fallu un certain temps avant que les chiffres définitifs ne soient connus, le Newfoundland Regiment a subi un total de 471 pertes au cours des combats du 14 avril 1917. Ce chiffre comprend 176 hommes faits prisonniers, 141 blessés et 153 tués. Au moins 12 autres soldats sont décédés dans les unités médicales dans les jours qui ont suivi, des suites de blessures reçues au combat. Parmi les victimes, 141 sont honorés sur les tablettes à la mémoire des disparus érigées sur le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel. Footnote 88
Quatre jours après avoir subi de lourdes pertes, le Newfoundland Regiment et le 1er Essex, furent temporairement réunis en un bataillon mixte sous le commandement du lieutenant-colonel Forbes-Robertson. L’unité multinationale était composée d’environ 200 Terre-Neuviens et 200 membres du 1er Essex. Footnote 89 Ils prirent des positions de réserve sur Orange Hill (entre Arras et Monchy). Pendant plusieurs jours, des corvées enterrèrent les morts, menèrent des opérations de récupération et servirent de groupe de transport pour d’autres unités. Footnote 90 Les deux unités reçurent également quelques renforts. Footnote 91
Malgré l’arrivée des renforts, le Newfoundland Regiment était toujours en sous-effectif, équivalent à cinq pelotons. Chacune des quatre compagnies aurait normalement dû compter quatre pelotons. Footnote 92 Alors même qu’ils intégraient les nouveaux hommes dans l’unité, les survivants devaient faire face à la perte de leurs camarades. Le lieutenant Keegan, qui était proche du lieutenant Bert Holloway – ils étaient surnommés Tweedledee et Tweedledum – écrivit que ce n’était qu’après avoir quitté le front et atteint les positions de réserve « que j’ai réalisé les choses horribles qui s’étaient produites, et tout ce que nous avions perdu. Il n’y avait plus de “Dum” avec qui discuter; les vieux Rowsell et Stevenson étaient partis; nos bébés Clouston et Grace, de splendides petits gars, et tous les autres. Mon Dieu, seul sans eux tous [...]. » Footnote 93
La guerre n’était toutefois pas terminée. Des préparatifs étaient en cours pour une nouvelle attaque autour de Monchy et au sud de la route Arras-Cambrai, où les mitrailleuses allemandes positionnées autour de Guémappe était en mesure de tirer sur le saillant de Monchy. Le 23 avril, en même temps qu’une attaque au nord à Rœux, la 87e Brigade devait attaquer à l’est de Monchy avec la 88e Brigade à sa droite. La 15e Division attaquerait Guémappe au sud. Footnote 94 Le 4e Worcester et le 2e Hampshire formaient les bataillons d’attaque de la 88e Brigade. Le 1er Essex fût détaché du Newfoundland Regiment et renvoyé à Arras, tandis que les Terre-Neuviens reçurent l’ordre de tenir les tranchées de regroupement libérées par les bataillons d’attaque. Footnote 95
Le 22 avril, en prévision de l’attaque du lendemain, le Newfoundland Regiment s’empara d’une section de tranchées juste au-delà de la limite sud de Monchy. Les compagnies A, B et D devaient tenir les tranchées avec la compagnie C en soutien. Un groupe de 25 hommes, sous les ordres du sous-lieutenant Augustus Summers, fût également attaché temporairement à la 88e Compagnie de mitrailleuses pour servir de groupe de transport, acheminant des munitions et de l’eau vers le front. Footnote 96
Peu après le début de l’avancée, le 23 avril, la 15e Division fut bloquée le long de la route Arras-Cambrai, exposant le flanc droit de la 88e Brigade, qui avait avancé dans le Bois du Sart et le Bois du Vert. La compagnie C reçut donc l’ordre d’occuper la tranchée String (voir carte 4) pour protéger le flanc exposé de la 88e Brigade; elle fut rejointe plus tard par une compagnie du 16e Bataillon du Middlesex Regiment. Footnote 97 Les mitrailleuses de la section mobile de la 88e Compagnie de mitrailleuses, installés dans les tranchées nouvellement conquises autour du bois des Mitrailleuses, protégeaient également le flanc droit de la brigade. Footnote 98
La compagnie C fut relevée et retirée en début d’après-midi, mais le reste du Newfoundland Regiment tint ses positions tout au long de la journée, malgré de lourds bombardements et des tirs de mitrailleuses. Le lieutenant Rupert Bartlett, nouvellement nommé commandant de la compagnie D, reçut la Croix militaire pour avoir pris le commandement et occupé la tranchée sous un feu nourri. Lorsque la 15e Division sur sa droite fut repoussée et que les hommes de la division se replièrent à travers les tranchées du Newfoundland Regiment sans être dirigés par des officiers ou des sous-officiers supérieurs, il « organisa un groupe » parmi eux pour repousser une contre-attaque. Comme l’indique sa citation, « il a donné le bon exemple tout au long de la journée ». Footnote 99
Bien que les contre-attaques allemandes de la fin du 23 avril avaient repoussé le flanc droit de la 88e Brigade à l’est de Monchy, le Newfoundland Regiment n’avait participé à aucune autre opération sérieuse avant d’être relevé, avec le reste de la 88e Brigade, le 24 avril. Footnote 100 Bien que le Newfoundland Regiment soit resté dans les environs d’Arras pendant plusieurs semaines, il n’a pas participé à d’autres combats près de Monchy. Il fut ensuite déplacé vers des cantonnements pour reconstitution et de là vers le saillant d’Ypres. Footnote 101 Entre le 15 et le 30 avril 1917, 23 autres morts s’ajoutèrent à ceux du début du mois.
Bien que le Newfoundland Regiment ait joué son rôle, la bataille d’Arras se poursuivit jusqu’au 16 mai 1917. Les combats continuèrent au nord et au sud de Monchy, à Rœux et à Bullecourt, mais les lignes se stabilisèrent autour de Monchy à la fin d’avril (voir carte 5), laissant le champ de bataille du 14 avril en grande partie, mais pas entièrement, aux mains des Britanniques jusqu’à l’offensive allemande du printemps 1918. Footnote 102 Le 27 août 1918, le Corps canadien reprit la région au cours de sa campagne des Cent-Jours. Footnote 103
Nettoyage du champ de bataille
Le processus de nettoyage d’un champ de bataille commence presque immédiatement après les combats. La première préoccupation était de récupérer les blessés afin qu’ils puissent recevoir un traitement médical. Au crépuscule du 14 avril, peu après avoir été relevé de la position défensive occupée par le petit groupe du Newfoundland Regiment pendant la majeure partie de la journée, le lieutenant Keegan sortit et « réussit à récupérer quelques blessés qui se trouvaient plus loin, ainsi que six blessés dans un trou d’obus... ». Footnote 104 À 1 h 15 le 15 avril, le 1er Bataillon du Lancashire Fusiliers et le 16e Middlesex, qui avaient pris en charge les défenses de Monchy quelques heures plus tôt, furent informés qu’un barrage d’artillerie prévu sur la zone autour de la tranchée de rassemblement avait été annulé, car la tranchée ne semblait pas être occupée par les Allemands et « était pleine de nos blessés ». Ils reçurent l’ordre d’occuper et de sécuriser la tranchée. Footnote 105 Les Allemands, en possession de la majeure partie du terrain contesté, se déplacèrent également pour évaluer les blessés et évacuer les prisonniers de guerre nouvellement capturés. Le soldat Edmund Taylor fut blessé aux deux jambes. Il dit : « Je restais là jusqu’à ce que les Allemands, après leur contre-attaque, viennent me voir, pansent mes blessures et me placent dans un trou d’obus. Le lendemain matin, ils m’ont transporté dans une bâche jusqu’à un village situé derrière leurs lignes. » Footnote 106
Le processus d’évacuation des blessés se poursuivit pendant plusieurs jours. Le soldat Frederick Diamond, qui avait été blessé à l’épaule, feignit la mort pendant que les Allemands fouillaient le champ de bataille et « vidaient mes poches de tout ce qu’elles contenaient ». Le lendemain matin, ne voulant toujours pas être capturé, il feignit la mort pour une autre équipe de recherche avant d’être découvert vivant en fin d’après-midi. C’est alors que « deux Allemands se sont approchés de moi avec des baïonnettes pointues et m’ont emmené ». Footnote 107 Le lieutenant Leo Murphy, blessé par balle à la jambe, fut ramené par des éclaireurs du Somerset Regiment au bout de deux jours. Footnote 108 Le sergent Patrick Walsh, allongé dans un trou d’obus avec une jambe cassée, fut découvert et ramené dans ses propres lignes par le 1er Bataillon du Royal Inniskilling Fusiliers seulement le 23 avril, après que la 87e Brigade eut repris la zone. Pour survivre pendant neuf jours, il récupéra de la nourriture sur les cadavres qui l’entouraient et but de l’eau qu’il recueillait dans une botte. Footnote 109
La récupération et l’enterrement des dépouilles sur le champ de bataille ont pris plus de temps. Des tentatives furent faites pour inhumer les morts sur le champ de bataille, mais l’échec de la capture des défenses allemandes à Rœux laissait les positions de Monchy ouvertes aux tirs venant du nord. Peu de corps de soldats de Terre-Neuve furent retrouvés dans la période qui a immédiatement suivi la bataille, bien que le statut d’un certain nombre de soldats soit passé de « disparus » à « tués au combat » à la suite de rapports reçus d’unités occupant la zone dans les mois suivants. D’autres hommes ont été présumés tués au combat sur la base de témoignages de prisonniers de guerre terre-neuviens qui avaient été témoins de leur décès.
À la fin de la guerre, le champ de bataille terre-neuvien de Monchy avait été disputé à deux autres reprises. Sur l’ensemble de l’ancien front occidental, les repères avaient été effacés par les combats ultérieurs et le passage du temps, mais il restait encore des milliers de morts de toutes les nations sur les champs de bataille. Les anciennes lignes de front restaient également jonchées de munitions et de ruines de fermes et de villages français. Footnote 110
En 1919, quatre mois après son retour au pays, Thomas Nangle, ancien aumônier catholique du Royal Newfoundland Regiment, fut nommé au poste de directeur de l’enregistrement des tombes et des enquêtes) de Terre-Neuve par son gouvernement. Sur le site, le major (plus tard lieutenant-colonel) Nangle était chargé de superviser les efforts déployés pour localiser, identifier et honorer correctement les morts terre-neuviens. Footnote 111 La tâche était immense. Après avoir accompagné Nangle lors de sa première visite officielle des champs de bataille dans le cadre de ses nouvelles fonctions, l’honorable R.K. Bishop observait que : « Entre les trous d’obus, il y a des herbes hautes et grossières et des orties qui rendent les déplacements sur Monchy particulièrement difficiles, mais à en juger par le nombre de squelettes que nous avons vus sur le terrain que nous avons parcouru, il doit y avoir un très grand nombre de dépouilles à récupérer, qui même si elles recevront des sépultures décentes, ne pourront jamais être identifiées ». Footnote 112
Dans l’immédiat après-guerre, la tâche de rechercher les morts sur les anciens champs de bataille britanniques a d’abord incombé au directeur de l’enregistrement des tombes et des enquêtes de l’armée, puis, après 1921, à la Imperial War Graves Commission (aujourd’hui la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth). Footnote 113 Outre les recherches ciblées de tombes enregistrées, de petites « équipes d’exhumation » parcouraient le terrain à la recherche de corps non enterrés ou de tombes non enregistrées. Les marqueurs de tombes ou les os exposés étaient des indications relativement évidentes de la présence d’un corps, mais les chercheurs devaient également être attentifs à des signes plus subtils. Des pièces d’équipement partiellement enterrées, la décoloration de la végétation ou d’autres perturbations du sol pouvaient indiquer la présence de restes humains. Footnote 114
Une fois retrouvés, les corps devaient être fouillés à la recherche des plaques d’identité ou d’autres effets personnels. La décomposition et le passage du temps avaient rendu ce processus difficile, tant sur le plan physique qu’émotionnel. Footnote 115 D’autres facteurs avaient également entravé les tentatives d’identification des morts – les soldats n’avaient pas suivi les instructions concernant le port de leur plaque d’identité ou les corps avaient pu être dépouillés de leurs effets personnels. Pire encore, les plaques d’identité officiellement délivrés étaient faites de cellulose comprimée, qui se dégradait. Dans un second rapport sur les travaux d’inhumation des morts de Terre-Neuve en janvier 1920, Nangle décrit le problème de l’identification des morts comme suit : « Nos hommes ont également été très négligents en ce qui concerne leur plaque d’identité et, qui plus est, la plaque fournie par le W[ar] O[ffice] ne s’est pas avérée durable ». Pour les motiver, il offre à la compagnie de travail impliquée dans les travaux en cours à Gueudecourt « une petite récompense pour chaque identification prouvée ». Footnote 116 À ce stade, les travaux sérieux n’avaient pas encore commencé à Monchy et Nangle ne rédigea pas d’autres rapports sur le processus de nettoyage des champs de bataille en France. Footnote 117 Tous les corps retrouvés furent concentrés dans les cimetières de la CSGC aux alentours du champ de bataille, les tombes étant marquées avec autant d’informations qu’il fut possible de déterminer avec certitude.
Dès sa première visite des champs de bataille de Terre-Neuve après sa nomination, Nangle s’était montré pessimiste, écrivant : « Monchy est à peu près le pire endroit de toute la ligne. C’était un No Man’s Land d’avril 1917 jusqu’à la fin. Je crains que la tâche soit désespérée et que très peu d’identifications soient faites. Footnote 118Malheureusement, Nangle avait raison. Sur les 187 hommes du Newfoundland Regiment tués lors des combats autour de Monchy en avril 1917, moins de 20 % ont des tombes identifiées et la majorité d’entre eux sont des soldats qui ont succombé à leurs blessures. Seuls 19 autres corps ont pu être attribués au Newfoundland Regiment, mais sans identification individuelle.
Le legs de Monchy-le-Preux
Bien que Beaumont-Hamel soit aujourd’hui la bataille la plus connue du Royal Newfoundland Regiment, les combats de Monchy-le-Preux ont également revêtu une importance particulière pour les Terre-Neuviens au lendemain de la Première Guerre mondiale, en raison de la longue liste de victimes. Dans les années 1920 et 1930, les journaux locaux de Terre-Neuve ont régulièrement publié des avis commémoratifs et des mémoires pour ceux qui ont été tués ou portés disparus le 14 avril, ce qui témoigne du long legs de la bataille et de son impact sur le front intérieur de Terre-Neuve. Monchy n’était pas un élément secondaire dans le paysage commémoratif, mais un élément essentiel de l’histoire de la Grande guerre. La première collecte de fonds en vue de la création du Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel eut lieu le 14 avril 1920, date jugée appropriée compte tenu de son lien avec Monchy-le-Preux. Footnote 119
En avril 1917, le premier signe qui a permis à la plupart des gens restés au pays de savoir que le Newfoundland Regiment avait participé aux combats fut la publication d’une liste de victimes dans les journaux locaux le 20 avril, six jours après l’attaque de Monchy-le-Preux. Cette liste contenait les noms d’une vingtaine de blessés et de neuf officiers disparus. Les noms de près de 100 autres blessés ont été publiés le lundi 23 avril, et les listes de blessés ont continué à être publiées au compte-gouttes au cours des jours suivants. Pour les familles des hommes morts ou portés disparus, il n’y a eut dans un premier temps aucune nouvelle, seulement une période d’attente angoissante. Footnote 120
Les avis de décès concernant les soldats décédés des suites de leurs blessures dans les ambulances de campagne ou dans les postes d’évacuation des blessés arrivèrent en premier. Des télégrammes d’avis étaient envoyés au prêtre ou au pasteur de la famille afin qu’il puisse être présent pour réconforter les proches. Le personnel des bureaux télégraphiques avait pour instruction de retarder la remise du télégramme à la famille jusqu’à ce que le membre du clergé ait été informé. Pour les familles des disparus, l’attente se prolongeait pendant que le régiment faisait le bilan de ses pertes et s’assurait que les soldats portés disparus ne se trouvaient pas parmi d’autres unités ou à l’hôpital.
Ce n’est que près d’un mois après la bataille que les avis de disparition furent envoyés aux familles des hommes portés disparus. Contrairement aux avis de décès, le clergé local n’en fut pas informé. Footnote 121 Certains des hommes initialement portés disparus furent finalement déclarés vivants dans les camps de prisonniers de guerre allemands. Quelques hommes ont été officiellement ou officieusement déclarés morts au combat sur la base de témoignages d’autres soldats qui avaient vu leurs corps. Pour les familles des autres hommes portés disparus – la majorité d’entre eux – il n’y eut plus aucune nouvelle, seulement un rapport officiel trente semaines plus tard indiquant que, faute d’autres informations, leurs proches avaient été déclarés morts.
Après la guerre, plusieurs des corps retrouvés sur le champ de bataille de Monchy ont été identifiés et inhumés dans des cimetières de la CSGC situés à proximité. À l’instar des familles de tous les autres militaires identifiés, leurs proches ont eu la possibilité de choisir des épitaphes personnelles destinées à être gravées sur les pierres tombales. Footnote 122 Les inscriptions en hommage aux hommes tombés en avril 1917, comme celles choisies pour les Terre-Neuviens tués à Beaumont-Hamel et ailleurs, parlent de perte et de foi : « Tu es mort courageusement mon garçon et que ta résurrection soit couronnée de gloire »; Footnote 123 « Combien de lumière, combien de joie sont enterrés avec notre cher garçon ». Footnote 124 D’autres soulignent le patriotisme et le sacrifice : « Cette poussière sacrée appartient à Terre-Neuve et non à la France, et elle est nous est confiée »; Footnote 125 « Il est mort pour la liberté et le droit »; Footnote 126 « Pour ses amis ». Footnote 127 Toutes ces inscriptions témoignent de vies fauchées par la guerre.
Les Terre-Neuviens et les Labradoriens qui sont morts lors des combats de Monchy-le-Preux le 14 avril 1917 étaient officiers ou soldats. Footnote 128 Plusieurs avaient déjà reçu des décorations pour bravoure, notamment la Croix militaire, la Médaille militaire et la Médaille de conduite distinguée. D’autres venaient tout juste de rejoindre le régiment sur le terrain et vivaient leur premier assaut.
Les morts du 14 avril incarnent à eux seuls toute l’histoire du service militaire de Terre-Neuve jusqu’à ce moment de la guerre. Au moins huit des soldats tués avaient servi dans la Newfoundland Royal Naval Reserve avant de rejoindre le Newfoundland Regiment. Huit faisaient partie des célèbres « Blue Puttees », les cinq cents premiers à s’être enrôlés. Plus de 40 % des soldats tués à Monchy avaient participé à une ou plusieurs opérations majeures du Newfoundland Regiment (Gallipoli, Beaumont-Hamel et Gueudecourt), et nombre d’entre eux avaient été blessés et s’étaient rétablis avant de reprendre du service. Pour huit soldats ayant survécu à Gallipoli, Beaumont-Hamel et Gueudecourt, la chance a finalement tourné à Monchy, sur la colline de l’Infanterie. Footnote 129
Les morts provenaient de diverses communautés, qui ont toutes été affectées par les décès. Ils avaient exercé toute une série d’activités avant la guerre. Beaucoup étaient pêcheurs ou marins avant de s’enrôler, mais d’autres étaient employés de bureau, enseignants, cheminots, commerçants ou étudiants. Un grand nombre étaient célibataires, mais d’autres avaient laissé femmes et enfants. Les plus jeunes étaient à peine plus que des enfants. Deux groupes de frères figurent parmi ceux dont les corps n’ont jamais été retrouvés. L’une de ces familles avait déjà perdu un troisième fils à Beaumont-Hamel le 1er juillet 1916 – leurs noms figurent ensemble sur le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel.
Après les combats d’avril 1917, le Newfoundland Regiment se reconstitue de nouveau, comme il l’avait fait auparavant. Le noyau de vétérans du régiment, qui a laissé des amis et des frères sur les champs de bataille autour de Monchy, apportait l’expérience et la continuité nécessaires. Les vétérans blessés revenaient de l’hôpital et les nouveaux renforts découvraient la vie et la mort dans les tranchées. Les Terre-Neuviens ont combattu dans le saillant d’Ypres en août et en septembre 1917 lors de la troisième bataille d’Ypres. Puis, en novembre 1917, ils prirent part à l’attaque sur Cambrai, l’une des premières grandes batailles de chars, dans le cadre d’une tentative britannique de briser la ligne Hindenburg. Ils ont d’abord réussi à s’emparer du terrain, mais ont été repoussés quelques jours plus tard par de nombreuses contre-attaques allemandes. En avril 1918, le Royal Newfoundland Regiment – qui a reçu la désignation royale en reconnaissance de ses services distingués au front – fut l’une des unités défendant Amiens, contribuant à mettre un terme à l’offensive allemande et à garantir que ce nœud ferroviaire vital restait aux mains des Alliés. En septembre 1918, le régiment livra sa dernière bataille, aidant à repousser les Allemands hors de la ville belge de Courtrai.
De mai 1917 à l’armistice, plus de 550 membres du régiment sont morts. Certains ont été tués au combat, d’autres ont succombé à leurs blessures ou à la maladie. Parmi les victimes de l’après-Monchy, 210 n’ont pu être identifiées et font partie des personnes honorées sur le Mémorial terre-neuvien à Beaumont-Hamel, avec les disparus des batailles précédentes et les membres de la Newfoundland Mercantile Marine et de la Newfoundland Royal Naval Reserve qui n’ont pas non plus de sépulture connue. Certains étaient des hommes qui avaient survécu aux combats de Monchy.
Conclusion
Le 13 mai 2024, les restes d’un soldat non identifié du Newfoundland Regiment ont été exhumés du cimetière britannique de Cagnicourt. Mort lors des combats de Monchy-le-Preux, arrivé là du champ de bataille après l’armistice, il fut rapatrié de France à St. John’s (Terre-Neuve) le 25 mai. Le 1er juillet, après avoir été exposé au public à l’édifice de la Confédération, le soldat inconnu de Terre-Neuve a été inhumé dans un sarcophage au pied du Monument commémoratif national de guerre de Terre-Neuve, récemment rénové, afin de symboliser « la contribution et le sacrifice collectifs des Terre-Neuviens et Labradoriens qui ont servi, combattu et sont morts dans tous les services, et qui n’ont pas de sépulture connue ». Footnote 130 Le sarcophage est surmonté de myosotis en bronze, symbole du souvenir à Terre-Neuve, et gravé des mots qui marquent les tombes de tous ceux qui n’ont pu être identifiés – « Known Unto God » (Connu de Dieu seul).
Les noms de 592 soldats figurent sur le monument aux disparus de Beaumont-Hamel, aux côtés de ceux de 114 marins de la Newfoundland Royal Naval Reserve et de 115 marins marchands. D’autres noms de Terre-Neuviens et de Labradoriens figurent sur d’autres monuments aux disparus, car ils ont servi et sont morts au cours des deux guerres mondiales au service du Canada et de la Grande-Bretagne. Le soldat inconnu de Terre-Neuve, enfin chez-soi, est le symbole de tous ces disparus. Il représente à la fois chaque homme disparu et le deuil des habitants de Terre-Neuve-et-Labrador.













