La décision du gouvernement canadien de déployer une division aérienne en Europe auprès de l’OTAN, 1950-1951
Lieutenant-Colonel Paul Johnston, CD, PhD
Les années 1950 ont souvent été présentées comme l’âge d’or de L’Aviation royale canadienne (ARC). Cette perception s’explique sans aucun doute par la contribution du Canada à la division aérienne de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (l’OTAN) en Europe. Footnote 1 Cette force impressionnante comptait en outre 12 escadrons de F-86E Sabre répartis dans quatre bases (deux en France et deux en Allemagne de l’Ouest), une base de soutien logistique au Royaume-Uni et un quartier général installé dans un magnifique château situé juste à l’extérieur de Metz, en France. Pendant un certain temps, grâce à ses Sabre, qui étaient alors à la pointe de la technologie, la flotte du Canada comptait l’un des plus grands contingents de chasseurs à réaction modernes de l’OTAN, juste derrière celle des États-Unis.Footnote 2
Le gouvernement était initialement réticent à l’idée de prendre un tel engagement; en outre, à cette époque, presque aucune des unités qui allaient être déployées en Europe n’existait déjà. Toutefois, après une période charnière de seulement six mois, de la fin de l’été 1950 au début de l’année 1951, le gouvernement est revenu sur sa décision. À quoi peut-on attribuer un tel virage? C’est le résultat à la fois de la perception des menaces à l’époque, du sentiment que le Canada doit faire sa part pour assurer la sécurité de tous et, surtout, de la pression exercée par nos alliés, en particulier les États-Unis.
Contexte : Des coupes budgétaires de l’après-guerre à la Guerre froide
Après la Seconde Guerre mondiale, malgré les aspirations initiales de l'ARC à disposer d'une force d'après-guerre importante et « équilibrée », elle fut rapidement démobilisée. Footnote 3 Le gouvernement a choisi ce qui est devenu le « plan B » pour la période d'après-guerre, et en 1947, l'ARC, qui avait culminé à un peu plus de 200 000 hommes pendant la guerre, n'en comptait plus que 12 000 tous grades confondus, dont le but premier était de fournir un cadre pour la mobilisation. Footnote 4 Au plus bas, au printemps 1947, les effectifs de l'Aviation royale canadienne (ARC) ne comptaient plus que six escadrons, aucun n'étant équipé d'avions de combat, et tous affectés – comme avant la guerre – à de nombreuses tâches non militaires. Footnote 5 La défense aérienne du Canada, telle qu'elle existait, reposait sur les réserves, qui devaient être armées de chasseurs P-51 Mustang excédentaires acquis à la hâte auprès des États-Unis, les quelques chasseurs Vampire de première génération commandés aux Britanniques n'étant pas encore arrivés. Footnote 6 Bref, le Canada est revenu à sa politique traditionnelle caractérisée par des dépenses restreintes en matière de défense et des forces permanentes de petite taille. Footnote 7
Cependant, même si cette approche était celle qui était traditionnellement adoptée par le Canada, elle n’allait pas durer. En effet, les tensions avec l’URSS commençaient déjà à s’intensifier. En 1946, Winston Churchill a prononcé son célèbre discours sur le « rideau de fer ». L’année suivante, les États-Unis ont adopté une politique d’endiguement. En 1949, le Traité de l’Atlantique Nord a été signé. Footnote 8 Mais même à cette époque, le calcul initial n’était qu’un simple engagement diplomatique, plutôt que la mise en place de capacités militaires concrètes, suffirait à stabiliser l’Europe. L’OTAN n’a pas mis en place de forces permanentes à ce moment-là. Footnote 9 Ce point de vue était également partagé par le gouvernement du Canada; celui-ci espérait que des investissements relativement modestes en matière de défense, axés uniquement sur la défense de la zone canadienne elle-même, constitueraient la contribution du Canada à la nouvelle alliance. Footnote 10
Puis une série d’événements marquants ont convaincu les pays de l’Occident que la menace à laquelle ils étaient confrontés était grave et imminente : en 1949, l’Union soviétique a fabriqué sa propre bombe atomique et Mao Zedong a remporté la victoire en Chine; en juin 1950, la guerre de Corée a éclaté. Les hommes d’état occidentaux ont vu dans l’attaque de la Corée du Nord, en particulier, le signe avant-coureur d’une menace expansionniste communiste. Ils étaient déterminés à ne pas répéter ce qu’ils considéraient comme une erreur commise dans les années 1930, à savoir la politique d’apaisement. Footnote 11 La seconde moitié des années 1950 s’est déroulée dans un climat de crise, les services de renseignement occidentaux estimant que l’URSS se préparait à une guerre imminente et les responsables militaires estimant que, si une telle guerre éclatait, l’Occident « risquerait de perdre ». Footnote 12
Dans cette ambiance de crise, l’OTAN s’est transformée. Le secrétaire d’État des États-Unis, Dean Acheson, a proposé aux membres européens un accord global : le déploiement de forces américaines puissantes en Europe dans le cadre des efforts de défense de l’OTAN, en échange d’une augmentation des dépenses de défense de la part des Européens eux-mêmes et — point particulièrement controversé — du réarmement de l’Allemagne pour contribuer à ces efforts de défense. Footnote 13 Malgré le malaise des pays de l’Europe continentale à l’égard du réarmement des Allemands si peu de temps après la Deuxième Guerre mondiale, tous convenaient que des mesures énergiques s’imposaient et, lors d’un sommet historique à New York en septembre 1950, l’OTAN a officiellement annoncé « la création, le plus tôt possible, d’une force militaire intégrée adéquate pour la défense de la liberté en Europe ». Footnote 14 Cette décision a été suivie, rapidement, par l’approbation des plans relatifs à ce qui a ensuite été appelé la « force intégrée » et par la nomination du général Dwight D. Eisenhower, qui venait de prendre sa retraite, comme premier commandant suprême de cette force. Footnote 15
Le gouvernement canadien était déjà préoccupé par ces questions. Les plans de l'ARC pour l'après-guerre ont évolué en une série de plans désignés par des lettres, commençant par le plan d'après-guerre immédiat connu sous le nom de « plan B » mentionné ci-dessus, jusqu'aux versions ultérieures qui commençaient à envisager au moins une certaine expansion. Footnote 16 Au début de 1950, ils en étaient au « plan G », qui prévoyait une RCAF d'environ 18 000 personnes, avec 16 escadrons réguliers et 12 escadrons de réserve. Footnote 17 À l’origine, la principale préoccupation était la défense aérienne du Canada, qui, de l'avis général, nécessiterait des investissements importants, ainsi que le soutien aux forces mobiles de l'Armée canadienne, notamment le transport aérien de la « Force mobile de frappe » vers le Grand Nord. Les plans et les conseils de l'ARC au gouvernement étaient axés sur ces deux enjeux, et non sur d'éventuels engagements à l'étranger. Footnote 18 Dans le contexte de crise d'août 1950, le gouvernement décida d'accélérer le plan G et une version actualisée fut élaborée, mais l'accent restait mis sur le Canada et non sur un rôle outre-mer en Europe. Footnote 19 En réalité, le ministre de la Défense Brooke Claxton estimait au départ que le fait de déployer des forces en Europe pour la défense collective sous l’égide de l’OTAN serait « coûteux, très inconvénient et peu utile ». Footnote 20 Le rôle manifeste du Canada, aux yeux du ministre Claxton et d’autres personnes partageant son point de vue, était de fournir de l’aide, de l’équipement et de la formation aux équipages des aéronefs. Footnote 21 Dès septembre 1950, le premier ministre Louis Saint-Laurent soulignait devant le parlement que son gouvernement « ne songeait pas actuellement à lever des troupes canadiennes qui seraient envoyées en Europe » et qu’il n’avait reçu aucune demande en ce sens. Son gouvernement se concentrait plutôt, affirmait-il, sur son intention de constituer une brigade de volontaires en vue de son déploiement dans le conflit en Corée. Footnote 22
Cependant, la pression internationale pour que le Canada fournisse des forces à l’OTAN en Europe se fait de plus en plus forte. Lors du sommet de l’OTAN de septembre/octobre 1950 à New York et à Washington, on a proposé que les États-Unis et le Canada déploient des forces en Europe, et Churchill a publiquement laissé entendre au Parlement britannique que le Canada devrait « certainement » fournir « deux ou trois » divisions de troupes terrestres, avec un soutien aérien proportionné. Footnote 23
Le gouvernement des États-Unis, alors en pleine réorientation stratégique à la suite de l’adoption de la doctrine Truman, a aussi poussé fortement le Canada à agir en ce sens. Dans un message diplomatique adressé à tous les alliés de l'OTAN, les États-Unis ont appelé à un renforcement militaire majeur de la part de toutes les puissances occidentales, qu'ils entendaient montrer l'exemple, avec un effort se chiffrant en dizaines de milliards de dollars. Ils ont également annoncé attendre de tous les alliés un effort similaire, exigeant de manière quelque peu péremptoire que tous les membres de l'OTAN leur fassent rapport, avant le 5 août, d'une « déclaration aussi précise que possible sur la nature et l'ampleur du renforcement de l'effort de défense qu'ils se proposent d'entreprendre ». Footnote 24 En septembre, Acheson rencontrait personnellement l'ambassadeur du Canada à Washington pour souligner l'importance que les États-Unis accordaient à un renforcement de leur contribution à la défense. Footnote 25
Le gouvernement de St-Laurent s’est tout d’abord montré réfractaire à ces suggestions, ce qui n’a rien de surprenant. Footnote 26 La réponse officielle du Canada à la démarche américaine a consisté en une offre non contraignante visant à augmenter la taille de ses forces permanentes au Canada afin de « maintenir des réserves stratégiques, défendre les voies maritimes et fournir du matériel militaire » aux alliés européens. Footnote 27 En effet, lors du sommet de septembre 1950 à New York, Lester B. Pearson, ministre canadien des Affaires étrangères, avait soigneusement évité de parler du déploiement de forces canadiennes en Europe, proposant plutôt de fournir de l’équipement et des fonds. Footnote 28
Les réflexions originales de l'OTAN
La planification militaire de l’OTAN a commencé en 1949, lors de la création de l’alliance. Cependant, ces préparatifs n’ont fait que reprendre les travaux préexistants de l’Organisation de défense de l’Union européenne occidentale (WUDO), le groupe précédent qui étudiait le problème depuis 1948. Footnote 29 Au début de l’année 1950, le Groupe permanent de l’OTAN — composé des trois grandes puissances que sont les États-Unis, le Royaume-Uni et la France et qui faisait office de comité exécutif dans la structure initiale de l’OTAN — a commencé à élaborer des plans de défense préliminaires. Footnote 30 Au printemps 1950, ces travaux ont abouti à l’élaboration d’une première ébauche du Plan de défense à moyen terme (PDMT), lequel était à moyen terme en ce sens qu’il constituait un point médian entre, d’une part, les plans d’urgence qui définissaient les mesures à prendre avec les forces existantes en cas de déclenchement soudain d’une guerre et, d’autre part, les objectifs à plus long terme pour les forces que l’OTAN souhaitait mettre en place à terme. Footnote 31 Deux semaines plus tard, le PDMT a été approuvé par le Comité de défense et, en mars 1950, il a été promulgué en tant que DC 13. Footnote 32 Après qu’on ait formulé un concept qui prévoyait un repli sur le Rhin, on a déterminé les effectifs jugés nécessaires à ce type d’opération. Footnote 33 La version du DC 13 du PDMT préconisait la constitution d’une force d’au moins 90 divisions de troupes terrestres (un certain nombre de ces divisions devaient cependant constituer des formations de réserve, lesquelles ne seraient mobilisées qu’en cas de crise), ainsi que de plus de 2 000 navires et de 8 000 aéronefs de combat. Voilà ce que l’on prévoyait du point de vue de la planification militaire au moment où les puissances occidentales ont commencé une série intensive de sommets à l’automne 1950; toutefois, aucun de ces travaux ne précisait d’où proviendraient ces forces ni quelle devrait être la contribution de chaque pays à la force globale de l’OTAN. Footnote 34
La pression commence à se faire sentir: le 421e escadron est déployé au Royaume-Uni
Au début du mois de septembre 1950, juste avant le sommet de New York et compte tenu de la pression croissante exercée sur le Canada pour fournir des forces à l’Europe, le ministre Claxton avait suggéré au Cabinet qu’un escadron de chasseurs qui devait être déployé au Royaume-Uni à des fins d’entraînement pourrait être réaffecté pour contribuer aux efforts de l’OTAN. Footnote 35 Il s’agissait d’une initiative préexistante visant essentiellement à permettre à l’ARC d’acquérir une expérience opérationnelle durant la période d’après-guerre. La planification avait commencé à l’été 1950, avant le déclenchement de la guerre de Corée, lorsque le gouvernement était encore très opposé au fait de déployer de manière permanente une force outre-mer pour l’OTAN. Footnote 36
L’escadron retenu pour ce premier déploiement d’entraînement serait l’un des deux seuls escadrons de chasseurs de la Force régulière existant à l’époque, soit le 410e escadron ou le 421e escadron, et utiliserait le premier chasseur à réaction de l’ARC, le Vampire. Footnote 37 À cette époque, l'ARC s'efforçait de mettre en œuvre le plan G, mais celui-ci ne devait être achevé qu'en 1953. L'ARC ne comptait donc encore que 11 escadrons réguliers et 10 escadrons de réserve. Il était par conséquent difficile de mobiliser un contingent pour l'Europe tout en assurant une défense aérienne crédible pour le Canada, qui demeurait la priorité absolue. Footnote 38 La réflexion de l'ARC sur la manière d'y parvenir à l'époque consistait à former une escadre de trois escadrons de Sabre, totalisant 75 appareils, basée au Canada, mais dont l'un des trois escadrons serait déployé en permanence au Royaume-Uni, par rotation. Footnote 39
En novembre, on a choisi le 421e Escadron pour le déploiement et la base Odiham de la Royal Air Force (RAF) — à quelque 50 kilomètres au sud-ouest de Londres — a été choisie comme site de déploiement. À la mi-janvier 1951, le personnel de l’escadron a été transporté par le North Star de l’ARC jusqu’à la base Odiham de la RAF. Il a pris en charge 16 Vampire 5 neufs qui lui avaient été prêtés par la RAF. Au cours des neuf mois suivants, le personnel a effectué près de 4 000 heures de vol à bord des jets empruntés, y compris de nombreux exercices et un défilé aérien au-dessus du palais de Buckingham à l’occasion de l’anniversaire du roi. Les vols ont cessé en octobre et, une fois l’initiative terminée, le personnel a été rapatrié au Canada en novembre, date à laquelle les premiers escadrons de la division aérienne de l’ARC équipés de F-86 ont commencé à être déployés. Footnote 40
Le gouvernement reste réticent à l’idée de déployer des chasseurs en Europe
Au début du mois d’octobre 1950, le gouvernement, qui était soumis à une pression internationale croissante pour déployer des forces en Europe au sein de l’OTAN, pensait que la force spéciale mise sur pied pour la Corée pourrait plutôt être envoyée en Europe, et qu'elle serait accompagnée d'au moins un escadron de chasseurs, voire plus. Footnote 41 L’ARC envisageait alors l’option susmentionnée qui consistait à déployer au Royaume-Uni un escadron, ou peut-être une escadre de F-86 Sabre affectés à l’OTAN. Cette escadre remplacerait le déploiement initial d’un seul escadron équipé de Vampire, qui était toujours prévu en janvier 1951. Footnote 42
Le ministre Claxton croyait, toutefois, fermement que les coûts associés aux forces nécessaires à la défense continentale de l’Amérique du Nord et de l’Atlantique Nord seraient « considérablement plus élevés que prévu », ce qui signifiait que « le Canada n’était pas prêt à s’engager à dépasser » les limites de son programme de défense de l’époque. Footnote 43 Malgré ces réticences, le 25 octobre, le gouvernement a décidé d’informer officiellement l’OTAN que le Canada pourrait réaffecter son unité de la Corée vers l’Europe et fournir de un à trois escadrons de chasseurs. Cette décision a été prise parce que, après le débarquement historique d’Inchon et l’avancée subséquente vers le nord, il semblait à l’époque que le conflit en Corée était sur le point de se terminer avec succès pour les forces du général Douglas MacArthur, et donc que, les forces que le Canada prévoyait de déployer en Corée ne seraient peut-être plus nécessaires dans cette région. Footnote 44
À ce moment-là, les membres de l’OTAN étaient en train de déterminer les contributions nationales au PDMT. Le nombre exact de troupes que chaque membre devait — ou pouvait — fournir était, bien entendu, un sujet de discorde. Footnote 45 Les premières démarches de l’OTAN en ce sens ont eu lieu en octobre, lorsque le Comité permanent, après moins d’un mois de travail précipité dans le climat de crise de la fin de l’année 1950, a formulé des recommandations qui sont devenues le document DC 28. Footnote 46 Selon ce plan, le Canada devait fournir une force aérienne de 11 escadrons comprenant 203 avions — 112 chasseurs-bombardiers, 75 avions d’interception de jour et 16 avions de reconnaissance tactique — soit beaucoup plus que les trois escadrons que le gouvernement avait espéré être suffisants. Footnote 47
Lors du sommet de l’OTAN d’octobre, le ministre Claxton, représentant le Canada, a évité de commenter la demande du DC 28 et a repris la position habituelle du gouvernement, à savoir que les contributions canadiennes en Europe ne pouvaient être envisagées tant que les besoins en matière de défense de l’Amérique du Nord n’étaient pas satisfaits. Moyennant le respect de ces conditions, il a ajouté qu’il pouvait approuver le principe du PDMT, tout en précisant que cela ne devait pas être considéré comme un engagement de la part du gouvernement canadien de fournir les forces demandées. Footnote 48 Cependant, de manière plus prévisible et sous la pression des alliés, en particulier des États-Unis, Claxton a ajouté que « si les États-Unis devaient participer à une force intégrée en Europe, les Canadiens le feraient également ». Footnote 49
Une semaine plus tard, au Canada, lorsque le Cabinet a été informé de la demande de l’OTAN, Claxton a estimé avec confiance que les demandes d’une brigade de soldats et d’un détachement de 203 avions « pourraient être satisfaites facilement » Footnote 50 dans le cadre du programme de défense désormais élargi, mais le gouvernement n’était toujours pas certain d’être prêt à prendre un tel engagement. En particulier, la priorité première du Cabinet restait la défense de l’Amérique du Nord, et la question des forces aériennes nécessaires à cette fin n’était toujours pas résolue. Footnote 51
À cette époque, l’ARC concentrait encore ses efforts sur la mise en place d’une capacité de défense aérienne efficace pour l’espace aérien canadien, avec le tout nouveau Commandement de la défense aérienne – une entreprise d’envergure qui nécessiterait non seulement de nouvelles escadrilles de chasse, mais aussi une ligne radar et une coopération avec les États-Unis. Footnote 52 En ce qui concerne un rôle outre-mer en soutien à l’OTAN en Europe, la planification de l’ARC privilégiait toujours les options suivantes : soit une seule escadrille de chasse basée en Europe en rotation, soit, au maximum, une escadre de trois escadrilles, « fonctionnellement intégrées » au sein du Commandement de la chasse de la RAF. Footnote 53
La question a ensuite été examinée par le Comité de défense du Cabinet (CDC) le 1er décembre 1950. Le ministre Claxton a ouvert la réunion en soulignant que, dans le cadre des travaux de planification de l’OTAN, le Canada avait toujours été prudent en indiquant que toute contribution qu’il pourrait apporter serait « sujette à révision », dans l’attente de la confirmation des plans du Canada et des États-Unis pour la défense de l’Amérique du Nord. En outre, le ministre Claxton a indiqué qu’il considérait le PDMT comme acceptable à des fins de planification militaire, mais qu’il ne constituait pas un engagement ferme. Il a également répété sa critique selon laquelle, contrairement aux pays d’Europe continentale (qui pouvaient mettre en place des forces, en sachant que l’aide militaire américaine financerait ces contributions), le Canada devait assumer les frais associés à sa participation aux opérations. Pearson a ajouté que, selon lui, certains pays acceptaient de prendre des engagements importants dans le but précis d’obtenir une aide militaire américaine plus grande. Un autre point qui compliquait la situation était qu’en raison du fonctionnement des comités de l’OTAN, le gouvernement canadien n’avait pas été consulté de manière détaillée quant aux forces demandées dans le cadre du DC 28, ce qui, selon Pearson, démontrait la nécessité de procéder à une réorganisation de la structure décisionnelle de l’OTAN. Le général Charles Foulkes, chef de l’état-major général et conseiller militaire du Cabinet, a souligné que, nonobstant ces éléments, l’OTAN envisageait de calculer, au début de l’année, « l’écart » entre les forces demandées dans le DC 28 et le total des forces que tous les pays avaient convenu de fournir. Le général Foulkes a donc conseillé au Canada d’indiquer clairement ce que le pays était prêt à offrir avant la fin du mois de janvier 1951. La proposition du ministre Claxton — qui allait devenir une formule habituelle - était la suivante : avant d’envoyer une réponse officielle, le général Foulkes devait d’abord s’entretenir de manière informelle avec ses homologues américains afin de déterminer l’ampleur de l’effort attendu du Canada pour la défense de l’Amérique du Nord. Une longue discussion a eu lieu, le consensus final étant qu’au moins une certaine contribution serait attendue du Canada, et le ministre Claxton a proposé que trois escadrons soient détachés en Europe (c’est-à-dire l’option envisagée avant la demande formulée dans le DC 28). Footnote 54
La réunion s’est achevée par la décision de ne rien faire d’autre que de poursuivre la réflexion. Comme l’indique l’historien David Bercuson, le gouvernement a estimé qu’il était possible de fournir une brigade de l’armée de terre à l’OTAN, mais il a hésité quant à la contribution de forces aériennes aux opérations de l’OTAN. Footnote 55 Cependant, il est également clair qu’à la fin du mois de novembre 1950, au niveau militaire, l’ARC préparait activement des plans pour la solution proposée par le ministre Claxton, à savoir une escadre de trois escadrons de Sabre. Footnote 56
Le 13 décembre, l’ensemble du Cabinet s’est penché sur la question. Le ministre Claxton a prévenu que, lors du prochain sommet de l’OTAN à Bruxelles, « la principale question à examiner serait le plan à moyen terme » ainsi que la demande du DC 28 à l’égard des forces à fournir par le Canada. Cependant, le Cabinet était manifestement encore réticent à accepter de telles obligations. S’il était possible de répondre à la demande de fournir un tiers d’une division de l’armée de terre en détournant la brigade des services spéciaux initialement mise en place pour une mission en Corée, la demande pour fournir un contingent de la force aérienne « paraissait impossible à réaliser ». La seule conclusion était que le Cabinet « avait pris note du contenu du rapport ». Footnote 57
L’atmosphère de crise et la note sur la « situation internationale »
Quelques jours plus tard, le ministre Claxton s’est rendu à Bruxelles pour représenter le Canada au sommet de l’OTAN de décembre. Toutefois, la question de la contribution du Canada au PDMT n’a pas été au centre des débats; c’est plutôt la question controversée du réarmement de l’Allemagne qui l’a été. Footnote 58 Néanmoins, l’atmosphère de crise qui s’était emparée de toutes les capitales occidentales atteignait son paroxysme, car les nouvelles en provenance de Corée étaient particulièrement sombres : les Chinois venaient d’intervenir, bloquant l’avancée du général MacArthur vers le nord et encerclant d’importantes forces américaines à Chosin. Footnote 59 Cette atmosphère a marqué le sommet de Bruxelles. Le ministre Pearson a remarqué que de nombreux responsables américains « étaient presque hystériques quant à l’urgence de prendre de nouvelles mesures de défense « et qu’il n’y avait aucun doute que les États-Unis exerceraient une pression croissante sur le Canada » pour que ce dernier redouble d’efforts dans le cadre des opérations de l’OTAN. Footnote 60
L’ambiance était telle que les ministres Pearson et Claxton, respectivement chargés des Affaires étrangères et de la Défense, ont estimé qu’une réévaluation de la situation mondiale s’imposait. Les deux hommes ont collaboré à la rédaction d’un document à cet égard pendant les fêtes de fin d’année. Achevé le 28 décembre, le document témoignait de l’état d’esprit de l’époque. La planification de l’OTAN, pouvait-on y lire, avait été établie en fonction de l’évaluation selon laquelle la période du « plus grand danger » ne commencerait pas avant la fin de 1953, mais il apparaissait désormais que « cette période avait déjà commencé ». Footnote 61 Ils estimaient que « la paix était désormais en danger ». En outre, bien que la première agression ait eu lieu en Corée, « le front principal qui devait être défendu était l’Europe occidentale ». Le document rappelait l’évaluation commune que « l’Armée rouge pouvait occuper l’Europe occidentale … en aussi peu que trois mois » et estimait qu’il était « essentiel que tous les pays de l’OTAN doivent intensifier [leurs efforts respectifs de renforcement de la défense] à un rythme beaucoup plus rapide ». Footnote 62
Le 28 décembre, le CDC s’est réuni et, après avoir examiné le document peu rassurant relatif à la situation internationale, le ministre Claxton a déclaré que, selon lui, le Canada devait s’engager à envoyer une brigade en Europe et annoncer que les escadrons de chasse déjà affectés au Royaume-Uni seraient transférés à l’OTAN. Footnote 63 Le lendemain, l’ensemble du Cabinet s’est réuni et a approuvé cette recommandation. Le Canada a donc officiellement accepté de fournir une importante contribution à la nouvelle force intégrée de l’OTAN : une brigade de l’armée de terre et un contingent de la force aérienne. Footnote 64 Cette réunion du Cabinet du 29 décembre est parfois décrite comme étant le moment décisif de l’engagement du Canada envers l’OTAN, sans autre précision. Pour l’armée, c’est en effet la décision finale; cependant, il ne s’agissait pas de la décision finale pour l’ARC : le contingent aérien envisagé ne comptait encore qu’une seule escadre. Footnote 65
Nouvelle année, même hésitation
La nouvelle année a commencé par une réunion des chefs d’état-major, à laquelle le ministre Claxton a assisté. Cette réunion a permis d’examiner les recommandations à faire au Cabinet quant à la contribution du Canada à l’OTAN. Les contributions de l’armée et de la marine n’ont fait l’objet d’aucune délibération, mais la contribution de la force aérienne a suscité de vives discussions. Le chef de l’état-major de la Force aérienne (CEMFA), le maréchal de l’Air Wilfred Curtis, a déclaré que, selon lui, l’ARC pouvait répondre à la demande de l’OTAN en fournissant 11 escadrons, à condition que son effectif soit porté à 42 000 personnes. Le ministre Claxton a répondu que, « à des fins de planification », une telle augmentation pouvait être envisagée, mais que la décision du Canada d’accepter l’engagement du DC 28 devait encore être approuvée au niveau gouvernemental. La pression internationale exercée sur le Canada a manifestement des effets, car il a ajouté que « s’il était possible » de répondre à la demande de l’OTAN pour les forces aériennes, alors « il fallait le faire ». Quoi qu’il en soit, il fallait que la réponse officielle du Canada à la demande de l’OTAN « comprenne autant d’escadrons pour l’Europe que nous pourrions en toute conscience affirmer que nous sommes en mesure de fournir ». Footnote 66
La semaine suivante, la première réunion du CDC de l’année s’est ouverte sur un nouvel examen du document sur la situation internationale du 28 décembre. Le ministre Claxton a expliqué que ces circonstances exigeaient l’accélération du programme de défense. Des achats supplémentaires ont été annoncés, notamment en ce qui concerne les réacteurs Orenda et les F-86 construits sous licence au Canada, des radars supplémentaires et une augmentation de l’entraînement aérien de l’OTAN. Après quelques échanges sur ces questions, le général Foulkes a souligné qu’une réponse devait encore être donnée à l’OTAN concernant la demande du DC 28, en particulier sur la question d’un contingent aérien de 11 escadrons avec un total de 203 aéronefs. Le ministre Claxton a continué à estimer que, même s’il était possible de déployer une brigade de l’armée de terre, le contingent aérien de 11 escadrons demandé serait difficile à mettre en place en raison des exigences techniques plus importantes qu’il représentait. Footnote 67 Il a toutefois fait remarquer que l’OTAN demandait à tous les pays d’accélérer leurs contributions et d’indiquer dans quelle mesure ils étaient en mesure de contribuer encore plus à l’effort. Le général Foulkes a rappelé que la date limite de réponse à la demande du DC 28 était déjà dépassée de cinq jours, ce qui a suscité quelques questions de la part du premier ministre Saint-Laurent, notamment concernant l’identité de la personne qui, au sein de l’OTAN, avait demandé une réponse au Canada, ainsi qu’une nouvelle série de plaintes concernant le fait que le Canada n’était pas représenté au sein du Comité permanent. Le ministre Claxton a conclu qu’il espérait être bientôt en mesure d’annoncer exactement quelles forces le Canada enverrait en Europe, mais qu’il s’attendait à ce qu’il s’agisse d’une brigade de l’armée de terre et de l’escadron aérien déjà présent au Royaume-Uni, avec la promesse d’en envoyer au moins un ou deux de plus. En fin de compte, le Comité a donné son accord de principe pour l’envoi d’une brigade de l’armée en Europe, ainsi que pour l’affectation à l’OTAN de l’escadron de chasseurs déjà présent au Royaume-Uni. Il a également promis qu’un nombre indéterminé d’autres escadrons suivraient et que la production de matériel de défense serait accélérée. En résumé, le gouvernement n’avait toujours pas pris de décision ferme en ce qui concerne le déploiement en Europe d’un contingent aérien de plus d’une escadre, tout au plus, bien qu’il ait manifestement ressenti la pression exercée pour répondre à la demande du DC 28. Footnote 68
Une note de service datée du 19 janvier, rédigée par le sous-ministre et adressée au général Foulkes, permet de mieux comprendre l’état d’esprit des autorités gouvernementales à l’époque. Celles-ci souhaitent recevoir un document décrivant la taille des engagements de l’armée et de l’aviation canadiennes en Europe, s’ils doivent « correspondre proportionnellement à la force américaine en Europe ». Footnote 69 En d’autres termes, la principale préoccupation était que le Canada soit perçu comme faisant sa part; le point de référence pour ce faire était les mesures prises par les États-Unis. Et comme nous l'avons vu précédemment, l'administration Truman aux États-Unis menait à la fois un important renforcement militaire et une campagne de lobbying organisée pour inciter tous les alliés de l'OTAN à entreprendre un renforcement de leurs défenses aussi important que possible. Footnote 70
Fin janvier 1951, au sein de l'ARC, l'accent était clairement mis sur un effort maximal de renforcement des effectifs. Cela a été démontré par une déclaration du CEMFA selon laquelle l'ARC était « désormais engagée dans un programme » dont il avait personnellement « assuré au Cabinet qu'il était réalisable ». Le compte rendu de la réunion révèle une certaine inquiétude quant à la capacité de l'ARC à mener à bien ce programme. Il y est question non seulement du recrutement, de la formation et de l'organisation d'une force aérienne aussi importante, mais surtout de son équipement. Le membre de l'Armée de l'air chargé des services techniques (MAST) a estimé que les principaux obstacles à la réalisation d'un tel programme seraient la construction des aérodromes et des infrastructures radar, mais surtout la production d'aéronefs par l'industrie. La réunion s'est conclue par une insistance du chef d'état-major de l'armée de l'air sur l'importance de ne ménager aucun effort pour atteindre les objectifs du Plan G révisé et sur la nécessité de « passer des commandes au plus tôt » pour l'acquisition de matériel à cette fin. Footnote 71
Fort de ces assurances de la RCAF, lors de la nouvelle réunion du cabinet au complet, Claxton annonça les calculs permettant à l’ARC de répondre à la demande du DC 28 : un contingent en Europe de 7 escadrons de 16 chasseurs-bombardiers chacun (des F-86 dans un premier temps, jusqu’à ce qu’ils soient tous remplacés par des CF-100), un escadron d’avions de reconnaissance (type à déterminer) et 3 escadrons de 25 chasseurs d’interception F-86 chacun, soit une demande de 203 avions. De plus, une base pour le matériel aérien était nécessaire pour soutenir le contingent. De toute évidence, les membres de l’état-major de l’ARC se sont employés à étudier la question et à élaborer des propositions pour répondre à la demande, au cas où le gouvernement décidait de s’engager dans cette voie. Le ministre Claxton a reconnu que les coûts étaient élevés, mais il a estimé qu’ils étaient « nécessaires pour que la situation [internationale] soit prise au sérieux » et que « le pays semble reconnaître la nécessité de ces mesures ». Footnote 72
Cependant, un long débat a eu lieu sur le coût de ces mesures. Le ministre des Finances a souligné que les dépenses envisagées en matière de défense représentaient environ 10 % du produit national brut, soit 12 % du revenu national. Paul Martin Sr, ministre de la Santé nationale et du Bien-être social et grand défenseur de la primauté de la farine sur les fusils, « se demandait si les programmes de défense et d’aide mutuelle proposés n’étaient pas trop ambitieux ». Le premier ministre St Laurent est alors intervenu, déclarant qu’il croyait comprendre que le Royaume-Uni dépenserait environ 12 % de son revenu national pour leur défense, et que les États-Unis en dépenseraient encore plus. Aussi inquiétant que soit le coût, le premier ministre a conclu que « d’autres pays de l’OTAN devaient faire des efforts similaires » et que le programme proposé « représentait sans doute une part raisonnable pour le Canada ». Footnote 73
Le ministre des Finances a proposé de fixer un plafond budgétaire global pour la défense et de déterminer ensuite comment ce montant pourrait être dépensé au mieux entre les différentes composantes (terrestre, maritime et aérienne). À la suite d’une nouvelle discussion, les membres du Cabinet, manifestement mal à l’aise devant I’ampleur du programme de défense, ont décidé qu’il fallait continuer de planifier le programme de défense comme le prévoyait le ministre Claxton, mais que celui-ci devait poursuivre ses recherches sur la répartition des dépenses et sur les possibilités de réaliser des économies. Une fois de plus, le gouvernement n’a pas pris de décision ferme quant à la taille du contingent aérien de l’OTAN. Toutefois, la présence d’au moins une escadre de trois escadrons était désormais certaine. Footnote 74
La semaine suivante, dans le discours du Trône du 30 janvier, le gouvernement a annoncé qu’il proposerait, « au début de la session », une loi « autorisant la participation du Canada à [la force intégrée de l’OTAN] », ainsi qu’une « augmentation importante des dépenses de défense ». Footnote 75 Le gouvernement s’est bien gardé de préciser l’ampleur de ces dépenses accrues ou l’étendue de la participation canadienne en Europe.
Enfin une décision
Le gouvernement n’avait pas encore décidé de la taille de son contingent aérien en Europe, mais la pression continue de se faire sentir : le lendemain même de ce discours du Trône soigneusement formulé, le ministre Claxton signait une note recommandant au Canada d’accepter l’intégralité de la demande du DC 28. Plus précisément, le ministre Claxton recommandait que, sous réserve de l’approbation du Parlement, qui est requise pour l’envoi de forces à l’extérieur du Canada (approbation attendue au cours de la session actuelle), le gouvernement canadien fournisse des forces pour les plans à moyen terme de l’OTAN (1954), comme ils sont décrits ci-dessous : [diverses forces navales pour l’Atlantique Nord, basées à Halifax, dont certaines forces aériennes maritimes] [une brigade d’infanterie, basée en Europe]. Footnote 76
| Force Aérienne | Groupe - Planification régionale | 1954 Jour J | Nombre total d’aéronefs |
|---|---|---|---|
| Escadron d’avions d’interception de jour | Force intégrée de l’Europe de l’Ouest | 3 | 75 |
| Escadron de chasseurs-bombardiers | Force intégrée de l’Europe de l’Ouest | 7 | 112 |
| Escadron de chasseurs de reconnaissance | Force intégrée de l’Europe de l’Ouest | 1 | 16 |
| Total | 11 | 203 |
Ainsi, le ministre Claxton préconisait désormais que le Canada réponde à l’intégralité de la demande du DC 28, à savoir un contingent de 203 aéronefs. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé entre la réunion du 24 janvier, où les membres du Cabinet étaient toujours mal à l’aise, et la présentation de cette recommandation par le ministre Claxton à la fin du mois. Aucune note ou biographie de Pearson ou de Claxton n’en fait mention. Footnote 78 Il est vrai qu’Eisenhower a effectué une visite éclair à Ottawa les 26 et 27 janvier. Celle-ci s'inscrivait dans le cadre de sa tournée des capitales nationales de l’OTAN après avoir pris ses fonctions de Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR). Toutefois, même si la couverture médiatique de sa mission a été généralement positive, on ne peut pas affirmer que cette visite ait joué un rôle déterminant dans le processus décisionnel du Canada. Footnote 79 On peut supposer que la combinaison du sérieux avec lequel le gouvernement a abordé la situation internationale et de la pression cumulative des alliés du Canada – en particulier des États-Unis – qui a eu un effet. Footnote 80 Il est particulièrement clair que les principaux décideurs canadiens – Claxton, Pearson et St-Laurent lui-même – croyaient sincèrement à la gravité de la menace internationale. Un autre facteur, sans doute plus déterminant dans leur prise de décision, était qu'ils savaient également que tous les autres gouvernements occidentaux – notamment l'administration Truman aux États-Unis, mais aussi d'autres – avaient décidé de renforcer considérablement leurs capacités de défense et s'attendaient à ce que le Canada y contribue, comme St-Laurent l'avait lui-même souligné lors de la réunion du Cabinet du 24 janvier. Footnote 81
Le 1er février, le Cabinet s’est réuni pour examiner la recommandation du ministre Claxton. Celui-ci a expliqué que l’OTAN exigeait des réponses et que puisque, « le programme de défense canadien examiné par le Cabinet le 24 janvier prévoyait des forces suffisantes », il a recommandé de dire à l’OTAN que le Canada « contribuerait ces forces, sous réserve de l’approbation du Parlement ». Footnote 82 La note du ministre Claxton décrivant la demande exacte a été publiée et, cette fois, il n’a pas été question de faire des économies. En effet, le ministre Claxton estimait que l’effort de défense devrait être encore accru « en temps voulu ». Fait peut-être plus révélateur encore, il termine par l’observation que « les autres [pays membres de l’OTAN] ont déjà indiqué qu’ils acceptaient la répartition des forces qui ont été prévues pour eux ». Si le Canada refusait, il serait le seul pays à hésiter ouvertement. Le Cabinet a approuvé, sans autre discussion, l’intégralité de la demande du DC 28, soit une brigade de l’armée de terre et une division aérienne de 203 aéronefs. Footnote 83
Le 5 février, cette annonce a été faite au Parlement. Le ministre Claxton a commencé par présenter une vue d’ensemble de la menace de guerre. Il s’agissait d’une version non classifiée de la note du 28 décembre sur la situation internationale qui résumait la réaction de tous les pays de l’OTAN, lesquels revoyaient leurs programmes de défense à la hausse. Il a annoncé que le gouvernement considérait toujours la défense de l’Amérique du Nord comme la priorité absolue du Canada et qu’à cette fin, l’ARC renforcerait ses escadrons de chasse et ses stations radar. La Marine royale canadienne serait, elle aussi, renforcée. Il a ensuite abordé l’essentiel de ce qui venait d’être décidé par le Cabinet, en décrivant « ce qu’accomplit le Canada » au sein de l’OTAN. Il a d’abord parlé de l’entraînement aérien de l’OTAN au Canada, puis du matériel donné à certains alliés continentaux en tant qu’aide militaire. Enfin, le ministre Claxton a expliqué qu’« il importe que toutes les nations intéressées… envoient des troupes aussi bien que du matériel » et que, par conséquent, le Canada déploierait une brigade de l’armée de terre en Europe, sous le commandement de l’OTAN. Footnote 84 Mais, a-t-il poursuivi, le gros de la contribution canadienne à la force prévue consistera en la participation de notre aviation. […] Nous prévoyons, pour la force intégrée, une division aérienne de onze escadrons à effectifs de combat complets, munis d’appareils F-86E et Canuck. […] C’est dire que la participation de l’aviation à la force intégrée exigera une très grande partie du budget de la défense. Footnote 85
Le Canada s’est alors engagé publiquement à constituer une division aérienne au sein de l’OTAN en Europe. Cette annonce comporte toutefois une différence importante par rapport à ce qui avait été décidé lors de la réunion du Cabinet du 1er février : tous les avions sont annoncés comme étant des intercepteurs de jour. Le DC 28 avait prévu que 112 de ces 203 avions seraient des chasseurs-bombardiers et que 16 d’entre eux seraient des avions de reconnaissance, 75 seulement étant des chasseurs de jour, alors que Claxton avait annoncé une force composée uniquement de chasseurs, initialement tous des F-86E, un chasseur de jour plutôt qu’un chasseur-bombardier. Il admettait que certains des chasseurs de jour Sabre seraient éventuellement remplacés par des CF-100 capables de voler en tout temps, mais la contribution était désormais annoncée comme une force composée uniquement de chasseurs pour le rôle air-air. La décision d’abandonner les escadrons de chasseurs-bombardiers et de reconnaissance semble avoir été motivée par la volonté de simplifier les aspects techniques liés à la multiplicité des types d’avions et de se concentrer sur les atouts du F-86. Footnote 86
Conclusions
La pression internationale exercée sur le Canada a porté ses fruits. Malgré les réticences initiales, le gouvernement a accepté de fournir des forces aériennes impressionnantes à l’OTAN en Europe, soit une division aérienne dotée de 203 chasseurs parmi les plus modernes à l’époque. Cependant, le processus décisionnel était loin d’être terminé. Les lecteurs avisés noteront que la division aérienne finale que le Canada a fournie à l’OTAN s’est élevée à 300 et non 203 chasseurs. Cela s’explique par les pressions constantes exercées sur le Canada — ainsi que sur tous les autres pays de l’OTAN — pour accroître sa contribution aérienne à l’alliance, ce qui a donné lieu à d’importantes frictions pour le gouvernement au cours de l’année 1951, mais il s’agit là d’une toute autre histoire.
| Dates | Événements |
|---|---|
| Mi-septembre 1950 | Le gouvernement n’envisage pas de déployer des troupes canadiennes en Europe. Au sommet de New York, Pearson évite soigneusement de s’engager. |
| Fin septembre 1950 | Pression croissante pour que le Canada déploie des forces en Europe. |
| Début octobre 1950 | Le Cabinet convient que l’on pourrait envoyer en Europe un escadron qui devait être déployé en Corée et fait une offre provisoire d’un escadron de chasseurs (cet escadron devait déjà être envoyé au Royaume-Uni dans le cadre d’une rotation). |
| Mi-octobre 1950 | Le gouvernement décide d’informer officiellement l’OTAN de son accord de principe pour l’envoi en Europe d’une brigade et d’un escadron de chasseurs, avec la possibilité d’envoyer deux autres escadrons de chasseurs pour faire du contingent aérien une escadre complète. |
| Fin octobre 1950 | L’OTAN approuve le DC 28, qui préconise une contribution du Canada à hauteur de 11 escadrons, soit 203 avions au total :
|
| Début novembre 1950 | Le Cabinet examine le DC 28; hésitant, le Cabinet demande une étude plus approfondie de ses options. |
| Novembre-décembre 1950 | Pression croissante, en particulier de la part des États-Unis, pour que le Canada déploie des forces. |
| 13 décembre 1950 | Le Cabinet conclut que le déploiement d’une brigade de l’armée de terre est possible, mais qu’un contingent aérien est « hors de portée du Canada, sauf dans le cas d’un conflit généralisé ». |
| 15-16 décembre 1950 | Sommet de l’OTAN - forte pression pour envoyer des forces aériennes en Europe. |
| 29 décembre 1950 | Le Cabinet décide d’envoyer une brigade de l’armée de terre et une escadre de chasseurs composée de trois escadrons (le contingent aérien allant au Royaume-Uni) en Europe, au sein de l’OTAN. |
| 24 janvier 1951 | Le Cabinet examine à nouveau la demande initiale de l’OTAN relative au déploiement d’une force de 203 avions, et estime qu’il serait « difficile de répondre à cette demande, même d’ici à 1954 », et considère qu’il s’agit d’un investissement important. Le Cabinet souhaite encore examiner d’autres solutions. |
| 1er février 1951 | Le Cabinet examine à nouveau la proposition du DC 28; cette fois, elle est décrite comme « correspondant aux ressources humaines et financières du pays » et elle est approuvée. On a décidé de mettre en place une force de chasseurs de la taille d’une division aérienne. (Note : Approuvé comme demandé dans le DC 28, c’est-à-dire la force mixte de chasseurs-bombardiers, d’avions intercepteurs et d’avions de reconnaissance). |
| 5 février 1951 | Le ministre Claxton annonce au Parlement : 11 escadrons « à effectifs de combat complet », mais tous les escadrons seront composés de chasseurs (initialement, il devait s’agir de F-86E uniquement; par la suite, on a prévu d’utiliser des CF-100, mais pas de chasseurs de reconnaissance). |
Biographie
Le lieutenant-colonel Johnston est un officier de l’ARC qui travaille actuellement au bureau du Patrimoine et histoire de l’ARC. Il se consacre à la rédaction de l’histoire officielle de l’ARC pour la période de la Guerre froide. Au cours de sa carrière, il a occupé des postes tactiques avec les chasseurs CF-188, des postes de niveau opérationnel dans des quartiers généraux et des postes stratégiques au Quartier général de la Défense nationale à Ottawa, où il a été affecté à deux reprises pour expier ses péchés. Il a obtenu son doctorat en histoire à l’université Queen’s avec une thèse sur l’évolution de la puissance aérienne tactique au sein de l’OTAN pendant la Guerre froide. Il a publié des articles scientifiques et a contribué à la rédaction de chapitres de livres, principalement sur l’histoire de la puissance aérienne et le renseignement militaire. Il est également rédacteur en chef de la Revue de l’ARC.




