Un apprentissage de la patience : Les militaires canadiens et les premiers mois de la Commission internationale de Surveillance et de Contrôle au Cambodge (CISC), 1954-1955
John MacFarlane , PhD et Jean-Michel Turcotte , PhD
Le 21 juillet 1954, après des mois de négociations, la République démocratique du Vietnam, la France, la République populaire de Chine, l’Union soviétique et le Royaume-Uni signaient les Accords de Genève mettant fin à la première guerre d’Indochine (1946-1954). Le conflit entre les forces françaises et le Viet Minh (Ligue pour l’indépendance du Vietnam) avait causé des milliers de victimes, et marquait la fin de la présence française en Asie du Sud-Est. L’ancienne colonie française était divisée en trois États : le Vietnam, qui était également divisé au 17e parallèle entre le nord communiste et le sud anticommuniste, le Laos et le Cambodge. Bien que de nombreux détails politiques restaient à définir, les partis s’entendaient sur un cessez-le-feu. Le texte final stipulait notamment la création d’une zone démilitarisée entre le Nord et le Sud Vietnam, la tenue d’élections au cours des deux prochaines années et le retrait des forces du Viet Minh du Sud-Vietnam, du Laos et du Cambodge. Par ailleurs, des Commissions internationales de supervision et de contrôle (CICS) étaient mises sur pied pour observer l’application des Accords de Genève dans les trois pays Footnote 1. Dans ce contexte, le Canada, la Pologne et l’Inde ont été invités à prendre part aux CICS.
Dans le cas du Cambodge, les partis prenant part aux négociations à Genève ont convenu que le pays serait gouverné par le roi Norodom Sihanouk alors que les forces communistes, les Khmers, restaient hors du pouvoir. De 1954 à 1970, plus de 139 Canadiens ont été déployés au Cambodge, dont 85 militaires, pour superviser la mise en œuvre des Accords de Genève. Cette présence militaire canadienne au Cambodge demeure méconnue. Les études sur l’expérience canadienne au sein des CISC portent principalement sur le cas du Vietnam, plus particulièrement sur l’intervention américaine à partir de 1965. De plus, cette littérature se concentre sur le ministère des Affaires extérieures (MAE) délaissant les travaux effectués par les membres des Forces armées canadiennes pourtant beaucoup plus nombreuxFootnote 2. Comme le montre cet article, les militaires canadiens ont joué un rôle prépondérant dans les travaux souvent mal définis de la CICS Footnote 3. La formulation et l’administration des politiques de cette mission de maintien de la paix n’ont pas été le fait du MAE seulement, mais bien d’une collaboration avec le ministère de la Défense Nationale (MDN).
En 1954, le Canada n’avait pas été choisi pour fournir des observateurs internationaux en raison de son expertise ou de ses intérêts particuliers pour ces opérations ou pour cette région du monde. Au moment d’accepter cette mission, le pays avait une expérience limitée des opérations de soutien à la paix. Le déploiement en Indochine précédait l’envoi de forces des Nations Unies au Moyen-Orient (UNEF) en 1956, et constituait donc, le premier de deployement majeur dans une opération maintien de la paix pour les Forces armées canadiennes. Le gouvernement canadien était prêt à aider ses alliés de l’OTAN, mais il restait à déterminer dans presque tous les détails comment exactement il comptait contribuer. Les Accords de Genève et surtout le mandat des membres des CISC posaient de nombreux problèmes Footnote 4. Avant que le terme de maintien de la paix ne soit largement utilisé, le rôle des observateurs neutres et des équipes d’inspection internationales n’était pas universellement compris. Par conséquent, les interprétations de ce qui était demandé aux militaires siègant sur les commissions divergeaient d’un parti à l’autre.
Malgré l’ambuiguité et les nombreux questionnements liés au mandat, l’expérience de la première année de la CICS au Cambodge a été considérée comme un succès à l’époque. L’examen des premiers mois de cette mission complexe menée en dehors des Nations Unies et de la première rotation du personnel militaire canadien révèle que les Canadiens ont aidé leur allié, la France, à se retirer pacifiquement du terrioire et à assurer le maintien de la paix dans la région. Ils ont notamment aidé à séparer les combattants, à observer les conditions du cessez-le-feu et à participer aux échanges de prisonniers de guerre. Ils ont également assuré la coopération du gouvernement cambodgien. Ce succès a été mis de côté en raison du changement de mandat de la mission à partir de 1956, de l’escalade de la violence dans la région, de l’augmentation de l’implication des États-Unis et de l’expulsion de la CISC par le gouvernement cambodgien en 1969. Le coup d’État des Khmers rouges et la politique meurtrière du dirigeant Pol Pot qui a conduit à un terrible génocide en 1975 ont largement fait oublier, la période, certes courte, mais relativement stable de paix au Cambodge, à laquelle les Canadiens ont contribué.
| ICSC- Cambodia |
MND Officiers |
autres |
Total |
MAE Officiels |
autres |
Total Canadiens |
|---|---|---|---|---|---|---|
| 1954-5 | 19 | 8 | 2 | 4 | 33 | |
| 1955-6 | 12 | 6 | 2 | 3 | 23 | |
| 1956-7 | 4 | 5 | 2 | 2 | 13 | |
| 1957-8 | 3 | 2 | 2 | 2 | 9 | |
| 1958-9 | 1 | 5 | 1 | 2 | 9 | |
| 1959-60 | 1 | 5 | 1 | 2 | 9 | |
| 1960-1 | 1 | 2 | 1 | 2 | 6 | |
| 1961-2 | 0 | 0 | 1 | 2 | 3 | |
| 1962-3 | 0 | 0 | 1 | 2 | 3 | |
| 1963-4 | 0 | 0 | 1 | 2 | 3 | |
| 1964-5 | 0 | 0 | 1 | 3 | 4 | |
| 1965-6 | 0 | 0 | 1 | 3 | 4 | |
| 1966-7 | 0 | 0 | 1 | 3 | 4 | |
| 1967-8 | 1 | 0 | 1 | 3 | 5 | |
| 1968-9 | 1 | 0 | 1 | 2 | 4 | |
| 1969-70 | 0 | 0 | 1*** | 2 | 3 | |
| 44 | 33 | 21 | 41 | 139 |
Footnote 5*** Les estimations du MAE pour les dernières années proviennent des journaux de guerre.
Mettre sur pied la CISC au Cambodge
Le rôle de la Commission internationale de Surveillance et de Contrôle au Cambodge a été défini dans l’article treize des Accords de Genève. La commission devait superviser l’exécution du traité par les partis en observant et en inspectant l’application des dispositions sur la cessation des hostilités. Elle devait faire ensuite rapport sur les progrès réalisés aux membres de la Conférence de Genève. Les tâches comprenaient notamment d’inspecter des sites militaires et d’enquêter sur les possibles infractions. La CISC devait contrôler le retrait des forces étrangères et veiller au respect des frontières ; contrôler la libération des prisonniers de guerre et des internés civils ; et superviser dans les ports et les aérodromes et aux frontières du Cambodge l’introduction de personnel et de matériel militaire issus d’une assistance étrangère Footnote 6. La CISC comprenait des équipes d’inspection fixes et mobiles situées à Phnom Penh, Kompong-Cham, Kratie, Svay-Riengm et Kampot. De plus, une Commission mixte composée des représentants militaires de chaque pays impliqué était également mise sur pied avec des pouvoirs similaires. Le rôle de chacun restait toutefois à déterminer dans la pratique Footnote 7.
Ottawa avait reçu l’invitation à participer aux CISC le 21 juillet 1954 Footnote 8. Le gouvernement cambodgien avait signé les Accords de Genève à la dernière minute, et principalement parce qu’elles permettraient la possibilité de participer à des alliances militaires et pour éviter une intervention étrangère trop importante. Les discussions sur le rôle et la composition des commissions internationales avaient évolué au cours des trois derniers mois, mais celles-ci restaient néanmoins floues Footnote 9. Les États-Unis et le Royaume-Uni favorisaient l’emploi de forces militaires plus importantes, capables de défier les combattants, tandis que les communistes préféraient des commissions basées sur la bonne volonté des partis et qui demeuraient avant tout à leur service. Les alliés occidentaux avaient aussi proposé que des pays asiatiques neutres aident à superviser la mise en œuvre du cessez-le-feu.
La participation de l’Inde, un État officiellement « non-aligné », restait controversée en raison de sa politique de neutralité ; certains la considéraient comme trop « occidentale », alors que d’autres craignaient qu’elle ne soit pas assez occidentale. L’Inde elle-même s’était opposée au choix du Pakistan, avançant que ce dernier serait trop proche des Américains et transmettrait des informations confidentielles à son allié. New Delhi tentait néanmoins de trouver une solution acceptable, considérant la menace que représentait la présence des communistes et des Occidentaux dans la région. De leur côté, les pays communistes avaient insisté pour que leurs représentants soient inclus dans le processus de paix, ce qui a conduit à l’idée qu’un représentant communiste, la Pologne, serait contrebalancé par un pays occidental. Le Canada déjà présent à Genève pour prendre part aux pourparlers entourant la guerre de Corée consituait un candidat pertinent. Non seulement le Canada était membre de l’OTAN, mais le pays n’était pas une puissance coloniale outre-mer et entretenait peu de liens directs avec l’ancienne colonie francaise. Footnote 10 D’ailleurs, la plupart des Canadiens se seraient considérés comme impartiaux face au développement politique en Indochine. Ils partageaient cependant l’hypothèse répandue parmi les pays de l’OTAN selon laquelle, en vertu du libre choix, qu’aucun pays ne choisirait le communisme. Au l’aube du début des travaux de la CISC, il était donc bien compris chez les autorités canadiennes que les tâches effectuées par la commission et les relations entretenus avec les combattants seraient fortement influencées par la dynamique de la guerre froide.
Arrivée à Phnom Penh, août-octobre
La situation au Cambodge était à certains égards, moins compliquée qu’au Vietnam ou au Laos. Notamment, les forces anti-gouvernementales était désorganisées à l’échelle du pays et ne dominaient pas les autres acteurs politiques reconnus et mieux structurés. D’ailleurs, lorsque le brigadier R.E.A. Morton est arrivé à Phnom Penh au début d’août 1954 en tant que commissaire canadien à la CISC– le MDN préférait toutefois que ce poste soit occupé par un diplomate– il estimait que la principale préoccupation du personnel de la CISC serait la présence de maladies. Il prévoyait que le taux annuel de « pertes » liées à des raisons de santé serait d’environ 10 %. Par ailleurs, le statut de la CISC semblait être une priorité moindre pour les pays contributeurs. Bien que les Canadiens aient été en service dès le 11 août 1954, Morton a noté plus tard que « peu de sites d’équipe étaient en état d’être occupés et il semblait peu probable qu’un nombre suffisant d’officiers polonais serait disponible pour former les équipes Footnote 11 ».
En août 1954, la situation au Cambodge était pour ainsi dire « stable » par rapport à celle du Vietnam et du Laos. Les autorités françaises qui se trouvaient encore au pays, à l’exception notable d’un cadre d’instruction chargé d’aider les forces cambodgiennes, ont accéléré leur départ. Selon celles-ci, leurs contributions « altruistes » n’avaient pas été appréciées à leur juste valeur. Ainsi donc avait pris fin, de façon pacifique, la présence de l’ancienne puissance coloniale Footnote 12. Parallèlement, les États Unis commençaient à surveiller de plus près l’évolution politique du pays, mais Washington a évité à ce moment une intervention pouvant être perçue comme une provocation Footnote 13. Pour sa part, le prince Norodom Sihanouk, impatient d’affirmer l’indépendance et la neutralité du Cambodge, a saisi l’occasion de coopérer avec la CISC Footnote 14. En outre, l’équilibre des forces au sein du pays jouait en faveur de Sihanouk. Malgré l’aide du Nord Vietnam, par l’entremise des unités militaires vietnamiennes (UMVN), les forces de résistance khmères (FRK) locales étaient limitées en nombre et restaient désorganisées. Les négociations somme toute sans heurts avaient mené à « un cessez-le-feu dans l’ensemble du pays le 7 août 1954 Footnote 15».
La préférence de Sihanouk pour la neutralité a aussi été profitable. À Genève, par exemple, la Chine a persuadé les Nord-Vietnamiens de retirer leurs forces en échange d’une garantie de la neutralité du Cambodge Footnote 16. De son côté, n’ayant que peu d’intérêt pour un Cambodge où les communistes bénéficiaient de peu de soutien, Hanoï n’avait pris aucune mesure pour s’impliquer dans les élections du pays. Le Nord Vietnam comptait plutôt sur la CISC pour maintenir la neutralité du pays, ce qui permettait de tenir les États-Unis à l’écart. L’installation de la CISC au Cambodge en août 1954 a été considérée par les différents partis comme une priorité moindre qu’au Vietnam ou même au Laos. Toutefois, comme le pays partageait une vaste frontière avec le Sud Vietnam, les répercussions géographiques étaient loin d’être sans importance. Comme partout en Indochine, il y avait à l’horizon de possibles complications.
La plupart des 19 officiers et 8 membres du personnel non-officier canadien qui serviraient au Cambodge pendant les premiers mois sont arrivés d’Hanoï entre le 4 et le 7 septembre. Le conseiller militaire adjoint, le colonel Deane-Freeman, et le conseiller politique, Rudolphe Duder, sont arrivés le 5 septembre et ont été breffés par T. Fletcher. De leur côté, le conseiller militaire principal, le major-général par intérim Snow et le commissaire par intérim, R. M. Macdonnell sont arrivés respectivement le 21 septembre et le 15 octobre. Macdonnell a toutefois été rapidement remplacé par Duder. Le major-général Snow pour sa part devait rencontrer de deux à trois fois par semaine un comité formé des autres conseillers militaires. Tout problème devait être transmis lors des réunions des présidents de comité, à laquelle le conseiller militaire participait aussi. De son côté, le conseiller militaire adjoint, « à titre de commandant des troupes canadiennes au Cambodge, aid[ait] à superviser les équipes et assur[ait] une liaison constante avec celles-ci Footnote 17 ».
Les conditions matérielles étaient difficiles durant les deux premiers mois du déploiement. C’est uniquement à la mi-octobre que les Canadiens ont observé un progrès relativement aux logements, aux fournitures médicales, au transport et à l’équipement de chiffreement. Ces améliorations permettaient aux militaires canadiens de fonctionner plus efficacement. Dans les premiers rapports mensuels produits à la fin d’octobre, Duder a expliqué qu’en août, « il fallait une bonne dose d’improvisation au cours des premiers jours et qu’il n’y avait ni personnel ni équipement pour produire des rapports Footnote 18 ».
Alors qu’elles s’efforçaient tant bien que mal de s’installer, les forces canadiennes ont néanmoins entreprit les travaux liés aux mandats de la la CISC dès août Footnote 19. Morton et Fletcher ont été félicités pour leur excellent travail alors qu’ils étaient responsables au moment de la première réunion de la CISC, le 11 août. Au cours de la réunion, la liaison avait été établie avec une commission mixte qui a entrepris son travail le 20 août à Svay Rieng. Les réunions de la commission ainsi que celles du comité des opérations ont commencé au début de septembre et le 10 du mois « des instructions détaillées pour les équipes fixes et mobiles ont été discutées et approuvées ». Le 6 septembre, le lieutenant-colonel Jacques Ostiguy « s’est joint à l’équipe fixe à Svay Rieng », avec le major Bryan, afin de remplacer le major Price et le capitaine Rogers, « qui étaient prêtés de la Corée » et qui y sont tous deux retournés le 13 Footnote 20. Ostiguy a plus tard décrit les premières discussions à la base d’opérations comme longues et frustrantes. « C’est là que j’ai vraiment réalisé ce qu’était la patience », a-t-il ajouté Footnote 21.
Le commandant supérieur par intérim en Indochine, le major-général Megill, a effectué une visite de trois jours à la mi-septembre pour aider à l’installation. L’un des éléments les plus urgents était que la villa proposée comme lieu d’hébergement s’est révélée « insatisfaisante ». Celle-ci a plutôt été utilisée comme bureau. De leur côté, « le col Nodwell du Corps de santé royal canadien et le lcol Rowland de la Trésorerie militaire royale canadienne, qui rédigeaient un rapport sur les arrangements de soins de santé et la solde pour l’Indochine », sont restés deux jours avant de retourner à Saïgon le 7 septembre. Trois jours plus tard, des membres du Corps royal canadien des transmissions ont aidé à superviser l’installation de l’équipement de chiffrement. Il était immédiatement évident que les routes et les ponts étaient dans des conditions difficiles. D’ailleurs, faire rapport sur les options de transport a constitué une tâche urgente additionnelle dans les premières semaines. Un autre besoin discuté en septembre a été la nécessité d’avoir des officiers francophones aux bases d’opérations. Cela était considéré comme la principale priorité pour l’équipe mobile « A » à Battambang et aussi comme un besoin de l’équipe fixe à Kompong Cham, où le capitaine Garneau, l’un des rares officiers canadiens francophones, a été affecté le 22 septembre. Ce besoin allait s’accroître au cours des mois suivants, car les désaccords concernant la traduction deviendraient une tactique dilatoire plus fréquente au sein de la CISC Footnote 22.
Les instructions destinées aux équipes fixes, qui avaient été rédigées et diffusées en septembre, ont été appliquées somme toute dans un contexte de coopération au sein de la CISC Footnote 23. De plus, des « ordres permanents » plus généraux « s’adressant au personnel des équipes fixes et mobiles » ont été donnés. Ces instructions précisaient que la commission au Cambodge (décrite comme formant « un tout intégré » avec les commissions au Vietnam et au Laos) était « habilitée à surveiller, à inspecter et à observer la façon dont les dispositions des Accords de Genève étaient mises en œuvre ainsi qu’à mener des enquêtes et à produire des rapports à cet égard. Elle était également chargée de faire de la médiation, de l’interprétation ou des recommandations, selon les circonstances ». Il a aussi été rappelé que la CISC n’avait pas de pouvoir pour faire respecter l’entente; la paix dépendait de la bonne volonté des signataires : « Dans le cadre de leurs activités, les membres des équipes ne peuvent donner des ordres à une partie ou à l’autre. Le tact, la diplomatie, le sens de l’humour, l’impartialité, l’honnêteté et la courtoisie sont vos armes. » Il a également été précisé que des armes personnelles plus traditionnelles ne seraient « PAS [en majuscules dans le texte original] portées ni conservées dans les effets personnels. Cette directive ne s’applique pas aux gardes de sécurité Footnote 24 ».
Malgré les difficultés rencontrées, le major-général Snow a signalé que les équipes fixes avaient travaillé efficacement au cours des premières semaines :
Tous les membres canadiens ont été informés par un représentant du ministère des Affaires extérieures avant leur départ pour les bases d’opérations. Cette séance d’information a complété les renseignements reçus sur la situation politique et militaire au Cambodge […] En général, les équipes avaient carte blanche, a-t-il poursuivi, dans les limites de la politique énoncée ci dessus, et ne se rapportaient pas beaucoup au QG, mais souvent, elles devaient entreprendre des tâches particulières sur les ordres du QG. [Snow a ajouté que les quatre équipes mobiles, qui fonctionnaient « à temps plein », devaient relever de plus grands défis et éprouvaient plus de frustration.] Elles s’occupaient principalement de la libération des prisonniers de guerre, des internés civils et des rapports de représailles contre d’anciens membres de la résistance khmère.
Certaines enquêtes étaient rapidement menées à bien tandis que d’autres duraient des jours; certains déplacements étaient longs et s’effectuaient sur des routes en mauvais état, dans le but d’aller rencontrer des témoins à plusieurs endroits, qui « souvent n’étaient pas disponibles». Dans certains cas, les représentants du gouvernement n’étaient « pas entièrement coopératifs ». De longs documents exigeaient une traduction; « les difficultés linguistiques étaient omniprésentes, et il était souvent nécessaire de discuter longuement pour déterminer avec exactitude le sens d’un mot ou d’une expression. » Cela était particulièrement vrai au cours de la production des rapports Footnote 25.
Lorsqu’il a été question de travailler avec la CISC, le gouvernement royal a bien coopéré au sujet des questions militaires. Selon le major-général Snow, le ministre de la Défense nationale cambodgien avait fourni de l’information « concernant l’élargissement planifié des forces armées en vertu des articles 7 et 13c) de l’Accord de Genève. Le gouvernement avait également fait en sorte que les équipes sur le terrain puissent se déplacer librement et mener toute enquête qu’elles jugent appropriée […] ». Les questions politiques provoquaient toutefois des tensions. Soupçonnant à juste titre les Polonais, les dirigeants du gouvernement « […] avaient l’impression que la Commission internationale leur avait été plus ou moins imposée à Genève. Ils croyaient qu’ils pouvaient faire face aux conséquences de la guerre sans aide. Leur ressentiment à l’égard des rumeurs selon lesquelles la Commission surveillerait les élections n’est qu’un exemple de leur attitude quelque peu rigide. ».
Au cours de cette période, le conseiller Duder a fait des commentaires sur la personnalité de certains membres de la CISC telles que le président indien Parthasarathi : « Comme beaucoup de ses compatriotes, il fonctionne à un rythme qui ne pourrait être plus éloigné de celui de l’homme d’action. » Mais surtout, il a « un esprit sain et c’est un homme très civilisé qui possède de grandes qualités, telles que la chaleur humaine et la sympathie ». Selon Duder, le gouverneur de la province de Battambang, le colonel Lon Nol, qui avait dirigé la délégation cambodgienne royale à la Commission mixte constituait l’« un des meilleurs espoirs de ce pays ». Comme on s’y attendait, le Polonais W. Grosz n’a fait aucun effort pour être neutre, mais ce à quoi on s’attendait moins, c’est le « nombre inutilement élevé de Polonais » dans l’équipe qui surveillaient étroitement le gouvernement cambodgien, dirigée par un diplomate ayant acquis étonnamment beaucoup d’expérience Footnote 26. L’attitude des Polonais et des Indiens n’avait d’ailleurs pas échappé au chargé d’affaires américain à Phnom Penh, qui avait informé Washington à la fin de septembre que la présence du commissaire canadien était « absolument nécessaire pour contrer l’attitude des Indiens et garder le contrôle de la délégation polonaise Footnote 27 ».
L’environnement positif au départ était signe que le travail des équipes fixes et mobiles de la CISC était productif, du moins au début. Le retrait des troupes des UMVN, en cours avant même l’arrivée de la CISC, s’est poursuivi. Les échanges de prisonniers de guerre se sont déroulés sans incident. Il n’y a eu aucune tentative flagrante ni d’un côté ni de l’autre d’importer des armes et d’autre matériel. De plus, un processus a été mis en place pour réintégrer les anciens membres des FRK dans la société Footnote 28. D’ailleurs, la structure de commission mixte qui était nécessaire tant au Laos qu’au Vietnam a cessé d’exister au Cambodge après le cessez-le-feu et, par conséquent, la CISC-Cambodge traitait presque uniquement avec le gouvernement royal du Cambodge, ne transmettant que quelques questions à Hanoï Footnote 29.
La réussite n’était toutefois pas totale. À mesure que le temps passait, il y avait des questionnements au sujet du nombre de soldats des UMVN qui se trouvaient encore (ou qui étaient revenus) au Cambodge, et il semblait que les deux camps n’aient pas remis tous leurs prisonniers. Cependant, la question la plus difficile était celle de la réintégration, qui dépendait de l’octroi, par le gouvernement royal, d’une amnistie aux anciens membres des FRK qui se manifestaient. Le gouvernement soutenait que son but était d’unir les Khmers, tandis que la CISC soupçonnait que certains anciens membres des FRK craignaient de se manifester ou n’étaient tout simplement pas au courant du processus. Mais pour l’essentiel, la lourdeur de la réintégration a été attribuée à la « grande lenteur administrative des fonctionnaires cambodgiens. C’est ce facteur plus que tout autre qui ralentit le rythme des travaux de la Commission à ce stade des opérations Footnote 30».
La vie quotidienne des soldats canadiens sur le terrain a changé après la dissolution de la Commission mixte et leurs tâches apparemment terminées. Selon le major A. L. Maclean, l’objectif au sein de l’équipe fixe de Kampot était le suivant:
[…] organiser la dissolution des forces de résistance khmères (communistes locaux) et l’évacuation des forces du Viêt minh hors du Cambodge. Notre tâche consistait à superviser ces activités et, à de nombreux égards, c’était la partie la plus intéressante de notre travail à Kampot, car nous collaborions avec le Viêt minh et les officiers cambodgiens […] Une fois le Viêt-minh sorti du pays, nous devions vérifier la réintégration, dans la communauté, du personnel des forces de résistance khmères dissoutes et nous assurer qu’il ne faisait pas l’objet de représailles.
Bientôt, les tâches de la CISC semblaient diminuer considérablement. À la fin d’octobre, les soldats canadiens se plaignaient déjà de souffrir d’ennui et de frustration Footnote 31. D’autres qui étaient affectés à Phnom Penh utilisaient leur temps libre pour visiter les villages environnants et rencontrer les habitants de l’endroit Footnote 32. Un officier mentionnait plus tard qu’après le retrait du Viet-minh, « …nous n’avions aucun travail précis pendant des semaines… L’ennui inévitable s’est installé et était notre plus gros problème après mars 1955. » La CISC avait peu à faire (avant le 16 mai 1955) et se concentrait sur la tenue d’élections libres. Footnote 33
Même si le gouvernement cambodgien continuait d’exprimer sa préoccupation concernant la présence des membres des forces vietnamiennes (la crainte de la domination vietnamienne était déjà présente avant l’arrivée des Français), à la mi-octobre, la CISC était satisfaite de constater qu’il en restait peu. Collaborant avec les autorités françaises dans le Sud Vietnam, lesquelles fournissaient des embarcations fluviales, la CISC a supervisé l’évacuation de 500 soldats vietnamiens sur le fleuve Mékong le 12 octobre, de 834 de plus le 15 et de 1050 autres le 18. La CISC a alors conclu qu’il n’existait aucune preuve qu’il y avait encore des forces des UMVN armées au Cambodge Footnote 34.
Le 19 octobre, la CISC a participé à la « dernière réunion de la Commission mixte à Banam Footnote 35 ». Les deux camps ont convenu que « dans l’ensemble, l’application du “cessez-le-feu” s’était déroulée selon l’échéancier établi dans l’Accord de Genève. » Des progrès suffisants avaient été accomplis relativement au déminage, aux échanges de prisonniers de guerre ainsi qu’au retrait et à la démobilisation des forces. « Quant aux personnes armées qui se présentaient encore devant les Forces armées nationales khmères après la démobilisation, le colonel Lon Nol a indiqué que le colonel Thanh Son l’avait informé que le Haut Commandement national khmer serait libre de traiter ces personnes comme étant assujetties aux lois habituelles du pays. » Les deux ont convenu de prolonger les délais pour les personnes pas encore inscrites auprès du gouvernement royal, et la CISC s’est réjouie du fait qu’un « grand esprit de bonne volonté et de coopération avait régné au cours des discussions ». Ironiquement, lors de cette dernière réunion de la Commission mixte, la seule dissension est venue de la CISC, lorsque les Polonais ont demandé pourquoi la Commission devait être dissoute alors qu’il y avait encore à faire. Mais les représentants vietnamiens, plus impatients de partir, ont accepté l’idée que le travail le plus important était terminé et que les responsables locaux pourraient achever la réintégration. « Dans le cas des personnes qui ne souhaitaient pas être intégrées, a répété le colonel Lon Nol, il s’agissait simplement d’un problème interne pour le gouvernement khmer.Footnote 36»
À la fin d’octobre, le commissaire R. Duder a signalé au ministre des Affaires extérieures, Lester B. Pearson, que la CISC avait jusqu’à maintenant exercé une « influence stabilisatrice » et qu’elle avait en grande partie réussi sa mission. Le 8 octobre, les commissaires s’étaient rendus au Haut Commandement vietnamien près de Suong, où les avait reçus le colonel Nguyen Thanh Son, et ils ont été assurés, avec une grande politesse, que les intentions déclarées des UMVN communistes de coopérer étaient sincères. Les relations entre le gouvernement du Cambodge et la Commission seraient « correctes, mais pas exactement cordiales. Il ne faut pas oublier que le Cambodge n’est pas indépendant depuis très longtemps et que le gouvernement du pays est, à juste titre, susceptible en ce qui concerne sa nouvelle dignité », en particulier lorsqu’il est question de l’influence vietnamienne Footnote 37. (Le Siam, maintenant la Thaïlande, avait lui aussi été, par le passé, un intrus tout aussi indésirable dans les affaires khmères.)
Au cours de cette période, des préoccupations liées au moral des Canadiens avaient été rapportée dans les journaux canadiens. Des erreurs et des exagérations les récits avaient rendu la nouvelle plus sensationelle. En effet, des sous-officiers s’étaient apparemment vu refuser l’accès à la piscine et au club sportif locaux après que des officiers indiens, qui semblaient se soucier davantage que les Canadiens du grade et du statut social, ont formulé des plaintes. En fait, les Canadiens ne s’étaient pas fait refuser l’accès en raison de leurs grades, et le malentendu a vite été dissipé. Selon le col. Deane-Freeman, le moral des hommes avait été heurté par les erreurs de l’article Footnote 38. D’autres tentatives visant à améliorer le moral n’ont pas toujours pu être aussi facilement gérées. Le 27 octobre, le major-général Snow a annoncé que sept officiers se mettraient à effectuer une rotation à de nouveaux emplacements Footnote 39. Si le changement de décor remontait le moral, il n’aidait en rien du point de vue des problèmes de santé : « Tous les membres du personnel ont été atteints de dysenterie bénigne », qui a été guérie au moyen de comprimés de sulfaguanidine, et il y a eu aussi des cas plus graves de dengue, de mononucléose et d’infection d’oreille Footnote 40. À peu près au même moment, la première étape d’un processus plus long que prévu a commencé « à l’arrivée du premier envoi de matériel de l’Armée indienne devant servir à la fabrication de vêtements de brousse légers. Des arrangements seront pris avec un tailleur de l’endroit aux fins de production. » Chaque soldat possédait quatre tenues de brousse de modèle canadien, mais elles « se sont révélées beaucoup trop chaudes pour le climat de ce pays Footnote 41 ».
Novembre-décembre sur le terrain
Après plus de trois mois au Cambodge, la délégation militaire canadienne a décidé de modifier l’horaire de travail quotidien au Quartier général, qui allait de 8 h 30 à 12 h 30, puis de 15 h à 18 h (du lundi au vendredi et, le samedi, de 8 h 30 à 12 h). « Cet horaire permettait de faire une sieste dans l’après-midi, mais il brisait la continuité de la journée de travail ». On a donc adopté les heures suivantes : de 8 h à 12 h et de 13 h 30 à 16 h 30, du lundi au samedi Footnote 42. L’une des activités qui a occupé le temps des militaires Canadiens en novembre et décembre a été de faire rapport sur les conditions en Indochine, surtout pour ce qui était du transport routier. Le major R. O. Jones, de l’équipe fixe de Kratie, a décrit la 13, « la principale route entre Saïgon et le Laos », comme une route à double sens, en partie en asphalte et en partie en gravier. Une autre route, la 130, ne « convenait pas à la circulation dense ». Il a également vu trois autres routes près de la frontière du Vietnam, qui comportaient toutes de nombreux lits de petits cours d’eau asséchés, lesquels « constitueront des obstacles au cours de la saison des pluies. De plus, une grande partie de la route a une base d’argile et elle sera probablement impraticable lorsqu’elle sera mouillée. » Il a conclu que seulement trois routes principales (1, 3 et 13) permettaient une circulation dans les deux sens, tandis que les autres ne permettaient de circuler que dans un sens, ne pouvaient pas soutenir une circulation dense et traversaient un terrain montagneux. Le capitaine G. C. Catton a fait un rapport sur la route reliant Phnom Penh à Kratie (distance de 330 km, voiture civile) : les nombreux nids-de-poule rendaient la route cahoteuse, mais au cours de la saison des pluies, elle serait en majeure partie impraticable, malgré les 56 ponts et les deux traversiers. Le capitaine C. Butler a lui aussi affirmé que les routes menant à l’équipe fixe de Svay Rieng, à 17 km de la frontière du Vietnam, étaient en mauvais état et que les ponts avaient besoin de réparations Footnote 43.
Le major C. H. Graham s’était rendu à Pailin, près de la frontière thaïlandaise à Battambang, et avait conclu que la région n’était pas d’une grande utilité militaire en raison des difficultés au niveau du transport terrestre. Dans sa description de la topographie, il notait que:
Notre itinéraire jusqu’à Pailin passait par Sala Krav, à quelque 10 milles au nord de Pailin. Au cours des 30 à 40 premiers kilomètres, le terrain est à découvert, et des palmiers bordent les rizières. En général, celles-ci semblent très sèches, et nous n’avons vu qu’à de rares occasions des mares et des fossés contenant de l’eau. Après avoir quitté ce secteur de rizières, nous avons survolé des zones peu boisées, où les graminées atteignent environ 3 à 4 pieds. Les arbres sont très gros, et quelques pistes apparaissaient ici et là. Elles sont sans doute utilisées par les bûcherons dans le cadre de l’exploitation forestière. Lorsqu’on s’approche de Pailin depuis le nord, le terrain devient très montagneux et finit par devenir une chaîne de montagnes morcelée de 400 à 500 mètres de hauteur. La jungle dans cette région est très dense, et il est de toute évidence extrêmement difficile d’y pénétrer à pied. Je me rappelle de n’avoir vu qu’une seule clairière où il y avait des signes que du travail y avait été exécuté. La ville elle même est enchâssée entre ces montagnes et entièrement entourée d’une forêt dense.
Le major Graham a conclu qu’il n’y aurait pas de transit d’armes important par cette région Footnote 44. De plus, il commentait les tendances socio-économiques locales : « Ces gens sont, pour la plupart, très pauvres, et ils ont mentionné à quel point la récolte de riz a été mauvaise cette année. Ce dernier commentaire figurera de nouveau dans le rapport portant sur d’autres endroits […] Les conclusions de l’enquête sont à peu près les mêmes qu’à Banan – les gens y sont venus volontairement et ne sont aucunement contraints d’y rester maintenant. Tout est paisible depuis la fin des combats Footnote 45.» Graham estimait que la population locale ne serait pas facile à recruter, car les cultures birmane et chinoise dominaient et « la seule représentation cambodgienne étant les fonctionnaires et la garnison militaire ».
| Lieu | Date d’occupation |
Grades canadiens (officiers - 18) (Personnel Non Officer -8)* (notes concernant les interprètes) |
|---|---|---|
| Équipes fixes | ||
| Svay Rieng | 24 août | lcol, capt (un Canadien bilingue) |
| Kompong Cham | 13 sept | maj, capt (un Canadien bilingue) |
| Kampot | 15 sept | lcol, capt (besoin d’un traducteur) |
| Phnom Penh | 20 sept | Inclus dans l’état-major du QG (besoin d’un traducteur) |
| Kratie | 9 oct | maj, capt (besoin d’un traducteur) |
| QG | ||
| Phnom Penh | mgén, col, maj, 2 capt, 8 PNO et 5 rep. du MAE (bilinguisme non inscrit) | |
| Équipes mobilesÉquipes mobiles | ||
| Battambang “B” | 15 sept | maj (non inscrit) |
| Battambang “A” | 21 sept | capt (non inscrit) |
| Kompong Chhnang | 30 sept | maj (non inscrit) |
| Stung Treng | 5 nov | capt (non inscrit) |
| Kh. Krek | ||
| Snoul |
*L’effectif autorisé était de 18 + 5, et 3 membres du Corps royal canadien des transmissions ont été ajoutés à l’effectif réel Footnote 46.
Le 22 novembre 1954, le major-général Snow a fait rapport au président pour définir les rôles des équipes fixes et mobiles. Faisant allusion aux quatre tâches principales confiées aux équipes à Genève, il a justifié une réduction. Premièrement, le retrait était terminé. Les Français étaient partis. Les Vietnamiens aussi avaient quitté les lieux et, s’il en restait, le gouvernement était assez fort pour s’occuper facilement de la résistance locale : « Les membres du personnel des UMVN qui se trouvent encore au pays y demeurent à leurs propres risques, et traiter avec eux constitue un problème pour le gouvernement du Cambodge. » Parfois, la CISC confirmait ou niait la présence de l’ennemi, à la demande du gouvernement. Deuxièmement, la question des prisonniers de guerre avait été en grande partie résolue, et il ne restait que quelques détails à régler. Troisièmement, la procédure de supervision de l’entrée illégale d’armes et de personnel avait été établie. Les accords autorisaient Phnom Penh à disposer d’une force beaucoup plus imposante qu’il n’avait; le gouvernement du Cambodge soutenait qu’il avait besoin de 75 000 soldats, mais qu’il n’en disposait que de 20 000 et avait peu d’équipement pour son armée, sa marine ou sa force aérienne. « Il s’ensuit qu’une grande quantité de matériel sera nécessaire avant même qu’on ait répondu aux besoins minimums. La capacité du gouvernement du Cambodge de se procurer cet équipement dépendra en grande partie de l’aide étrangère. » Snow estimait qu’il faudrait au moins cinq ans avant que les équipes aient à entamer des examens minutieux afin de déterminer si cette quantité n’était pas dépassée Footnote 47. Même dans ce cas, les forces militaires cambodgiennes n’étaient pas assez entraînées pour tirer parti au maximum de l’équipement en leur possession Footnote 48.
Cela dit, les Polonais demeuraient méfiants et, par conséquent, la CISC continuait de surveiller attentivement l’entrée de matériel de guerre et de guetter tout signe que le gouvernement royal forgeait une alliance avec une puissance étrangère, notamment les États-Unis (ou lui permettait d’utiliser le territoire cambodgien) Footnote 49. Enfin, la quatrième tâche était suffisamment avancée, la grande majorité des anciens membres des FRK ayant été réintégrés dans la société cambodgienne (les cas individuels se poursuivraient pendant des années). Snow a conclu que le nombre d’équipes pouvait être réduit. Il a ajouté, sur un ton qui ne présageait rien de bon, qu’il pourrait être pertinent de réduire l’ensemble de la présence canadienne à ce moment, avant les élections prévues pour la nouvelle année et les inévitables imbroglios politiques qui s’ensuivraient Footnote 50.
Quelques semaines plus tard, Snow a reconsidéré sa recommandation, mais non pas parce que la situation au Cambodge avait substantiellement changé. Il réagissait plutôt à ce que les Polonais suggéraient – une augmentation du nombre d’équipes (précisément en raison des élections à venir) – et au fait qu’ils insistaient pour que même les événements mineurs soient examinés en détail. Croyant que les Polonais manœuvraient en vue d’établir une importante organisation à Phnom Penh à des fins futures, Snow indiquait maintenant que « réduire le personnel militaire canadien à ce stade-ci constituerait une grave erreur ». Effectivement, peu de temps après, les Polonais se sont mis à diffuser quotidiennement de nombreuses pétitions provenant d’individus d’un peu partout au pays alléguant qu’ils étaient d’anciens combattants khmers détenus illégalement par le gouvernement, allégations qui s’ajoutaient à celles au sujet desquelles il fallait enquêter « sur l’ordre du Comité chargé des militaires ». Tel que relevé dans le journal de guerre, « ce n’était pas le moment de soumettre un rapport portant sur la réduction des équipes ». Toutefois, étant donné qu’il y avait effectivement des « périodes creuses », l’Élément militaire de la délégation canadienne au Cambodge (EMDC) a demandé à Ottawa de permettre à son personnel d’utiliser ce temps à des fins d’avancement professionnel et a requis des examens d’admission et de promotion au collège d’état-major, ainsi que d’autre matériel Footnote 51.
Le rôle de la CISC pour ce qui était de faciliter les élections libres constituait un enjeu central au Vietnam, en particulier après que les États-Unis et la République du Sud-Vietnam ont eu conclu qu’ils étaient opposés à leur tenue. Au cours des pourparlers de Genève, il n’avait pas été très clairement déterminé si la CISC devait participer au processus au Cambodge, même s’il était évident que les élections seraient importantes « du point de vue de la stabilité politique ». Comme l’a fait observer la CISC elle-même, la Commission ne pouvait pas « demeurer indifférente aux élections législatives », mais il n’était pas nécessaire qu’elle joue un grand rôle dans celles-ci : elle « n’envisagerait pas de superviser les élections qui, elle en convenait, devaient être tenues selon les lois et les règlements du pays ». Sa « seule préoccupation était plutôt d’aider le gouvernement à s’acquitter des obligations acceptées à Genève Footnote 52». Le commissaire Duder a présumé que la CISC aurait la responsabilité, et le droit, d’observer les répercussions du processus électoral sur les anciens membres des forces de résistance khmères et sur leurs familles, mais comme il se préoccupait davantage des « nouveaux arrivants polonais », il a demandé des directives à Ottawa Footnote 53.
À mesure que le temps passait, les doutes augmentaient au sujet de la taille croissante de la délégation polonaise de la CISC Cambodge et du rang élevé de ses membres. Comme il a été noté dans un rapport du MAE au premier ministre, la délégation polonaise était « dirigée par un haut diplomate et [était] d’une taille supérieure à celle que les travaux de la Commission semblaient exiger Footnote 54». Le Viêt-minh ayant quitté le Cambodge, où les communistes locaux demeuraient faibles, l’obstruction accrue faite par les Polonais en novembre et en décembre déroutait tant les Canadiens que les Indiens. Une grande part des travaux de la Commission à tous les niveaux était consacrée aux accusations sans fondement des Polonais au sujet du parti pris des Indiens et des Canadiens au cours des enquêtes Footnote 55. Les manœuvres dilatoires flagrantes des Polonais sont devenues moins inventives et plus frustrantes pour les deux autres délégations sur le terrain : « des rapports provenant de membres de l’équipe canadienne portent à croire que les Indiens commencent à perdre leur sang-froid lorsqu’ils traitent avec les Polonais Footnote 56. » Les hôtes, qui versaient de larges sommes puisées dans les maigres fonds du gouvernement, étaient encore plus frustrés, et, le 16, le gouvernement du Cambodge a annoncé qu’il refuserait de payer les notes d’hôtel des délégués polonais supplémentaires. La création de relations plus tendues sur le terrain et lors des réunions officielles était de toute évidence calculée, et la motivation derrière cette façon d’agir donnait lieu à beaucoup de spéculations. Duder fait remarquer que le commissaire « Grosz, quand il est par lui-même, ne ressent pas la contrainte qu’il semble éprouver lors des réunions lorsque sa garde prétorienne l’entourent. Dernièrement, aux réunions officielles, il a lu un exposé rédigé à l’avance. Il se peut que Babicz soit l’éminence grise Footnote 57». Toutefois, pour l’instant, la seule chose que l’on pouvait faire était de s’étonner.
Le Premier rapport provisoire portant sur le Cambodge, qui couvrait la période allant jusqu’au 31 décembre, a confirmé les affirmations antérieures selon lesquelles les premières clauses militaires avaient été mises en œuvre, la plupart des mines ayant été éliminées et la majorité des prisonniers de guerre échangés, les UMVN ayant été apparemment retirées, et la réintégration semblant bien se dérouler. Selon le rapport provisoire, la contribution de la CISC avait facilité l’entente entre les deux parties. Sept réunions tenues par la Commission mixte et la CISC entre le 27 août et le 19 octobre ont aidé à réduire les différends ainsi qu’à déterminer des tâches précises et à établir des échéanciers appropriés. Bien que les Français n’aient pas conservé de bases, comme ils l’avaient fait au Laos, la question des armes entrant au pays inquiétait tant le Nord Vietnam que le Sud-Vietnam, qui craignaient que le Cambodge serve de voie de transit pour des armes destinées à leurs adversaires. Le rapport faisait état des préoccupations liées à la démobilisation anticipée le 22 août, dans les délais prescrits à Genève. Mais comme la CISC « n’a commencé à fonctionner que le 11 août, la Commission mixte n’a pas été mise sur pied avant le 20 août. Par conséquent, cette opération menée unilatéralement n’a pas pu être supervisée. Ainsi, le gouvernement du Cambodge n’était toujours pas convaincu que toutes les forces de résistance khmères étaient en fait totalement démobilisées. » Le gouvernement continuait aussi de s’inquiéter de la possibilité que les armes des FRK n’aient pas toutes été détruites et qu’elles aient plutôt été « cachées en vue d’utilisation lors d’une insurrection futureFootnote 58».
Les enquêtes de la CISC sur les affirmations du gouvernement se sont révélées peu concluantes. « Avant que la Commission mixte ne termine son mandat, la délégation représentant les FRK et les UMVN avait informé la délégation du Gouvernement Royal que celui-ci était libre de traiter, conformément aux lois habituelles du pays, avec toute bande se faisant passer pour des FRK. La Commission a accueilli cette déclaration comme une solution satisfaisante à un problème complexe. » Mais on a estimé que le gouvernement n’avait pas consacré suffisamment de temps à cette « opération d’élimination et qu’il semble préférer écrire à la Commission internationale à propos de chaque incident concernant la découverte d’armes ou les activités alléguées d’anciennes FRK, qui, selon lui, sont encore présentes dans diverses parties du pays. Or, les enquêtes menées jusqu’à maintenant par les équipes de la Commission ne confirment pas les affirmations du gouvernement selon lesquelles d’importants groupes armés d’anciens résistants courent toujours dans le pays.Footnote 59»
Puisque l’inquiétude de Phnom Penh au sujet des forces communistes et de l’équipement laissé derrière était dissipée, toutes les tâches restantes de la CISC consistaient à surveiller le gouvernement et c’était ce dont le rapport faisait état.
Les principales tâches que la Commission internationale doit maintenant accomplir et auxquelles elle se consacre constamment sont les suivantes :
- La réintégration complète des personnes démobilisées dans la communauté nationale, de façon qu’elles se voient garantir l’immunité contre les représailles et qu’elles jouissent de tous les droits civiques.
- Le contrôle continu de l’entrée de matériel de guerre et de personnel militaire au Cambodge, afin de s’assurer que rien de ce qui est amené au pays ne va au-delà de ce dont le pays a besoin pour garantir une défense efficace.
- Faire rapport sur le respect ou le non-respect du gouvernement cambodgien à l’égard de sa déclaration concernant l’établissement de bases militaires étrangères et la conclusion d’alliances militaires.
- Surveiller de près la mise en œuvre, par le gouvernement du Cambodge, de sa déclaration concernant les droits démocratiques et la participation de tous les citoyens aux prochaines élections Footnote 60.
Il n’était donc pas surprenant que Phnom Penh attendait avec impatience la fin du mandat de la CISC.
Janvier 1955
Les plans relatifs à la tenue d’élections censées assurer la stabilité du Cambodge progressaient lentement, mais de nombreuses complications ont surgi dans les premiers mois de 1955, marqués par des revirements politiques inattendus. Tout d’abord, le gouvernement a annoncé le 24 janvier qu’il demanderait l’avis de la population sur la « mission royale », dans deux semaines, soit le 7 février, et que les élections suivraient, le 17 avril. Après que le référendum a eu révélé le soutien populaire envers l’administration, le roi Norodom Sihanouk a annoncé « d’importants changements » dans la constitution. Les modifications qui retiraient le droit de vote aux anciens membres de la résistance khmère étaient particulièrement préoccupantes. Sihanouk avait averti la CISC de ne pas s’en mêler, mais Ottawa craignait que cette mesure, qui constituait une violation évidente des conditions établies à Genève, soit un véritable « cadeau pour les Polonais ». Le sous-secrétaire d’État pour les Affaires extérieures, Jules Léger, espérait que « les sages conseils l’emportent », mais il y avait des raisons de craindre qu’un important faux pas au Cambodge « aurait des conséquences néfastes pour les commissions encore plus essentielles du point de vue stratégique » au Laos et au Vietnam. Le commissaire Duder n’était pas certain que la CISC devrait être chargée de superviser les élections (et donc de contester la décision de Sihanouk), mais les Polonais, appuyés par les Indiens, insistaient pour qu’elle le soit. Ottawa a tout d’abord indiqué que comme cette tâche ne faisait pas partie du mandat et que les relations avec Phnom Penh étaient délicates, le Canada préférait qu’il n’y ait pas de rôle de supervision – un point de vue qui s’inscrivait dans la volonté du MAE et du MDN de limiter leurs engagements. Après avoir sondé la question davantage, Duder, qui cherchait à obtenir des conseils politiques et non simplement juridiques, a reçu comme directives de retarder toute décision de la part de la CISC-Cambodge et, dans la mesure du possible, de s’efforcer de réduire au minimum sa participation aux élections Footnote 61.
Les Polonais et les Indiens avaient soutenu que les réformes « lourdes de conséquences » proposées par Sihanouk ne concernaient pas la Commission et que celle ci ne s’intéressait qu’à la question de savoir « si les changements proposés étaient ou non conformes aux obligations internationales » contractées à Genève. Cela signifiait qu’ils croyaient avoir le pouvoir d’au moins remettre en question la légitimité d’élections dans le cadre desquelles un grand nombre de combattants de la résistance khmère étaient privés de leur droit de vote. Cette question est devenue théorique le 2 mars, lorsque Sihanouk a soudainement abdiqué en faveur de ses parents. Deux semaines plus tard, un deuxième référendum prévu sur le projet de réforme a été annulé, et la date des élections a été reportée au 11 septembre Footnote 62.
Le rôle diplomatique joué par les forces militaires était particulièrement évident en janvier et en février, période marquée par plusieurs bouleversements politiques. Le major-général Snow a vivement contesté la soudaine décision du commissaire indien du 15 février selon laquelle « tous les rapports de nature politique provenant des équipes seraient envoyés au CCP [Comité des conseillers politiques] […] toutes les autres questions d’ordre militaire ou administratif seraient traitées par le CCM [Comité des conseillers militaires] directement auprès des équipes. » Snow avait soutenu que le fait de servir deux autorités de cette façon ne pouvait que mener à la confusion, mais son argument avait été rejeté. En fait, Snow se préoccupait probablement davantage des personnalités que du processus : le représentant indien siégeant au CCP s’était révélé non-coopératif avec l’approche du général Canadien, tandis que le traducteur polonais au sein du CCM, au contraire, s’était montré étonnamment coopératif et influent Footnote 63. Comme Snow l’a indiqué en privé:
L’une des principales raisons pour lesquelles la délégation canadienne a voulu que le CCM garde le contrôle des équipes est que nous n’avons pas confiance en M. Kalekar, le président indien du CCP; nous trouvons qu’il est enclin à se ranger du côté du conseiller politique polonais et, parfois, il manifeste une attitude anti-gouvernement royal et pro-ex-FRK, ce qui fait en sorte qu’il est difficile pour M. Murray, le conseiller politique canadien, de faire accepter son point de vue. Par contre, au CCM, les conseillers indiens et canadiens sont toujours d’accord et travaillent en étroite collaboration. Récemment, depuis que le col Babicz est parti, et surtout depuis qu’un nouvel interprète du polonais vers l’anglais a été nommé pour assister le conseiller militaire polonais, ce dernier s’est montré beaucoup plus coopératif, et le CCM a été en mesure d’accomplir beaucoup en vraiment moins de temps que jusqu’ici et en général dans le sens du point de vue canadien Footnote 64.
Les équipes militaires sur le terrain ont été directement touchées par la politisation de la mission. Dans une lettre du CCM, on soulignait à toutes les équipes que la CISC n’avait « aucune responsabilité relativement au référendum » du 7 février. Toutefois, le QG voulait être tenu « informé » par les équipes, avec l’aide des autorités locales, qui ont toutes indiqué que les choses se déroulaient sans heurts Footnote 65. Les électeurs devaient remplir un bulletin de vote en faveur du roi ou contre lui, et le colonel Deane-Freeman a signalé que le gouvernement avait effectué du bon travail quant à l’organisation, en particulier compte tenu du fait qu’il n’avait eu que dix jours pour se préparer, et à la supervision: « J’ai été impressionné par la patience et la considération manifestées par les responsables et la police envers les électeurs Footnote 66. » La question du rôle que les équipes de la CISC joueraient au cours des élections de septembre, si toutefois elles en jouaient un, a continué d’être débattue au sein de la Commission et à Ottawa tout au long du printemps, tandis qu’il y avait relativement moins d’activité aux bases d’opérations sur le terrain. Après que Duder a eu confirmé l’abdication du roi, Lett a confié à son journal qu’il n’était pas favorable à l’implication de la CISC dans les élections et qu’il avait « depuis quelque temps le sentiment que la Commission à cet endroit s’impliquait de trop près dans la politique locale […]Footnote 67».
L’une des nouvelles activités des équipes comportait des relations publiques, et Snow a recommandé d’en établir davantage.
Une série de neuf films accompagnée d’un projecteur a été reçue au début de décembre 1954. Le projecteur et les films sont envoyés à toutes les bases d’opérations, où les films sont montrés à la population locale. [Plus de 800 personnes ont assisté à l’un des spectacles.] Ce sont les films « d’action », comme ceux montrant des descentes en ski et des parties de volleyball, qui se sont révélés les plus populaires. Il a donc été recommandé d’inclure davantage de ce type de films dans les envois futurs; il pourrait notamment s’agir de parties de hockey de la LNH (avec des équipes canadiennes), de parties de football canadien (finales de la coupe Grey), d’autres descentes en ski et de patinage (Barbara Ann Scott) […] Il est recommandé de s’assurer que les films sont tournés dans un cadre entièrement canadien et non, par exemple, dans un endroit aux États Unis. Les longs métrages filmés au Canada par des producteurs américains sont suggérés comme éléments de divertissement ayant une valeur publicitaire Footnote 68.
L’EMDC a continué ses enquêtes sur le terrain au début de 1955. Selon les rapports mensuels, les enquêtes des équipes fixes et mobiles duraient en moyenne de deux à trois jours et les tâches administratives exigeaient deux ou trois jours additionnels de travail Footnote 69. Les rotations aux différents emplacements se sont poursuivies chaque mois ou tous les deux mois et parfois du Cambodge au Laos ou au Vietnam; les rotations aux fins de permission ont également commencé en mars Footnote 70. Une autre préoccupation d’ordre médicale s’est ajoutée lorsqu’un sous-officier est tombé malade : « Le médecin militaire soupçonnait un coup de chaleur causé par le soleil. L’ensemble du personnel a reçu comme directives de s’exposer le moins possible aux rayons du soleil de mi-journée.Footnote 71» À mesure que les équipes canadiennes visitaient le pays, elles continuaient à faire rapport sur les efforts de reconstruction, notamment l’amélioration de l’infrastructure de transport, et sur les mesures de sécurité croissantes. La présence militaire de plus en plus grande ne suscitait toutefois pas de préoccupations. Le major Graham, de l’équipe B de Battambang, a signalé au major-général Snow qu’au cours d’un déplacement :
Il avait observé un peu d’activité de la part des soldats ici et là, qui s’affairaient à construire des bâtiments à toit de chaume. Le col Lon Nol a mentionné « […] qu’on affectait des troupes dans des points isolés de la province ». Les commissaires visitaient aussi des sites, ce qui entraînait parfois la prise de mesures de sécurité supplémentaires contre les « bandits ». Quelques jours avant l’une de ces visites à la mi-février, « un gang de bandits avait arrêté un autobus sur la route principale, tout juste au nord de Kompong Chhnang et avait enlevé dix personnes. Le gouverneur a donc envoyé une escorte de 20 hommes des Forces armées royales khmères (FARK) pour assurer la sécurité des membres de la Commission […]»Footnote 72.
Les procédures de réception, au CCM, des rapports provenant des équipes sur le terrain se sont systématisées, et seuls quelques petits problèmes restaient à régler. Au cours d’une réunion, Snow a soulevé la question de certains rapports « insatisfaisants » qui provenaient des équipes et a recommandé un formulaire normalisé. Il avait informé son commissaire de ce qui suit : « En discutant du problème avec les membres des équipes canadiennes, j’ai découvert que les leaders indiens se montrent terriblement susceptibles lorsqu’on critique la façon dont ils rédigent le rapport. Les Canadiens préfèrent signer un rapport très mal rédigé plutôt que de susciter l’indignation du membre indien en paraissant le critiquerFootnote 73.» Quelques semaines plus tard, un militaire indien était fâché contre des militaires canadiens et polonais à Svay Rieng. Il a accusé ses collègues d’utiliser « les moyens de transport de la Commission pour se rendre à Saïgon en voyages d’agrément. Cette affirmation s’est révélée exacte, et des mesures disciplinaires ont été prises plus tard contre les officiers canadiens concernés ». Des instructions ont été envoyées à toutes les équipes à ce sujetFootnote 74.
Le Deuxième rapport provisoire, qui couvre la période allant jusqu’au 31 mars 1955, a révélé que les équipes de la CISC avaient prouvé leur valeur en aidant à régler certaines questions clairement politiques et, compte tenu de cet état de choses, en plus de l’absence de conflit réel (contrairement au Laos et au Vietnam), on laissait de nouveau entendre qu’il était peut-être temps de réduire les missions militaires. « On ne croit pas que les activités de la Commission seront de grande ampleur d’ici la période électorale commençant le 4 juillet et se terminant le jour des élections, le 11 septembre. Après les élections – et peut-être avant – on pourrait envisager de réduire les nombres et, par le fait même, le coût de la Commission. » Il y avait encore deux questions militaires à régler.
Premièrement, en ce qui concernait la réintégration des combattants de la résistance khmère dans la société, il restait « des soupçons profondément ancrés » des deux côtés. Le gouvernement insistait sur l’idée qu’il existait encore un mouvement clandestin, et le harcèlement que « des responsables locaux trop zélés » faisaient subir aux anciens résistants envenimait la situation. « Les soupçons entretenus des deux côtés n’avaient peut-être aucun fondement, mais il était clair que le climat de confiance nécessaire à une vaste réconciliation nationale ne régnait pas. » Il se révélait également compliqué de vérifier la libération des prisonniers et l’amnistie accordée. Les anciens combattants des FRK se plaignaient à la CISC, qui avait de la difficulté à évaluer de tels cas. « Soulignons que, étant donné la nature des hostilités au Cambodge, l’organisation peu structurée de certaines des forces en cause et, de ce fait, l’inexactitude des dossiers qu’elles pouvaient tenir ainsi que la diversité des orthographes des noms et l’utilisation de noms adoptés, il est souvent difficile d’identifier des personnes avec un quelconque degré de certitude Footnote 75.» Le major John Bryan a confirmé plus tard que à leur arrivée, la plupart des Canadiens ont eu de la difficulté à faire la distinction entre les Vietnamiens, les Cambodgiens et les Chinois Footnote 76.
Deuxièmement, les questions liées à l’entrée de matériel de guerre et de personnel militaire n’étaient toujours pas réglées. Phnom Penh accusait ses adversaires de dissimuler de petites caches d’armes devant servir ultérieurement. Ces accusations avaient été débattues au cours des enquêtes de la CISC, mais on n’était parvenu à aucune entente Footnote 77. Les Polonais retardaient les décisions d’enquêter sur la cache d’armes en soutenant par exemple que les armes enterrées découvertes à Khum Veal Rinh ne constituaient pas une preuve suffisante de l’intention de les utiliser. La CISC n’était toutefois pas d’accord, car les armes étaient graissées et dans des boîtes. La possibilité que les Français (ou les Américains) transportent des armes constituait une source de préoccupation encore plus grande pour la CISC, en particulier le membre polonais. « Afin de resserrer encore plus le contrôle sur le matériel de guerre qui passe par le Cambodge pour parvenir au Laos, on a ordonné à l’équipe de Stung Treng d’établir une étroite liaison avec l’équipe de la Commission du Laos stationnée à Paksé, dans le Sud du Laos. Les deux équipes recevront de l’information l’une de l’autre sur les convois qui passent devant leurs postes et elles seront ainsi en mesure de procéder à une contre-vérification des manifestesFootnote 78 .»
Les pays occidentaux s’intéressaient vivement à l’efficacité des jeunes forces cambodgiennes. Le rôle des Français demeurait vaste, et les impressions qu’avaient les Canadiens de ce rôle seraient précieuses. Toutefois, en raison du manque de Canadiens français, il était difficile d’obtenir de telles impressions. Un rapport fourni par une équipe canadienne sur le terrain présentait les impressions des officiers Polonais et Indien, mais « on ne sait rien des responsables, du gouvernement, des forces militaires ou de la police à l’échelle locale, principalement en raison de la barrière des langues. Il a été suggéré que le capitaine Garneau effectue un voyage de liaison à Stung Treng, au cours duquel des visites pourront être faites sans qu’on ait recours à l’interprète polonaisFootnote 79 ». Le capitaine Lee ajoutait que les Français transportaient souvent du matériel (Laos pour Saigon), les Indiens étaient trop indécis, tandis que les Polonais étaient des communistes purs et durs mais amicaux. Peu après, Garneau a été envoyé à Kampot pour aider. Le 27, le capitaine a déposé son rapport au sujet d’une conversation tenue avec le lieutenant-colonel Hardoin, chef de la Mission militaire française et attaché militaire français à Phnom Penh :
Avant 1949, il n’y avait pas d’Armée cambodgienne comme telle. L’Armée française, qui comptait beaucoup de Cambodgiens dans ses rangs, constituait la force de protection du pays. Cependant, en 1949, les événements qui se déroulaient dans le pays ont amené les Français à constituer le noyau d’une mission militaire, qui serait à l’origine de l’actuelle “Mission militaire française”. Celle-ci avait pour but de former un cadre d’officiers et de sous-officiers de sorte qu’en temps utile, le Cambodge puisse entreprendre la formation de sa propre armée. » En 1953, les Cambodgiens commandaient, mais « les officiers français continuaient à diriger les bataillons et les compagnies indépendantes Footnote 80.
En septembre 1954, le dernier officier français commandant un bataillon avait transmis le commandement à un officier cambodgien. Cependant, les Français maintenaient encore en poste des officiers et des sous-officiers pour diriger les diverses écoles militaires, a signalé Garneau.
Au cours de notre conversation, j’ai demandé au lcol Hardoin s’il y avait parfois des frictions entre les officiers français et les officiers cambodgiens. Il a dit qu’il ne permettait pas que de telles choses se produisent et que si certains de ses officiers ne pouvaient s’entendre avec les Cambodgiens, il les renvoyait en France. Il a souligné qu’ils n’étaient pas ici pour commander, sauf dans les écoles d’instruction, mais plutôt pour donner des conseils lorsqu’on leur en demandait et, bien sûr, pour fournir des instructeurs. Il a ajouté qu’il ne maintenait en poste ici que les membres du personnel les mieux adaptés aux diverses tâches exécutées par la mission militaire puisque leur rôle était des plus importants. C’était peut être la dernière chance des Français de laisser une bonne et durable impression au Cambodge et aux Cambodgiens. Footnote 81
Le major général Snow a également appris directement de M. Fèvre, le délégué français à Kompong Chhnang, les opinions des Français sur la façon dont les Canadiens pouvaient les aider : « Nous avons discuté ensemble du problème le mieux possible, lui dans son piètre anglais et moi dans mon pire français [afin d’aller à l’encontre du parti pris des Polonais et de l’indécision des Indiens] […] nous devrions être plus sournois (c’est lui qui a employé ce terme) et adopter une position plus ferme contre les Polonais Footnote 82.»
Si l’on se fie même aux observations partielles des Canadiens, il existait effectivement des frictions entre les troupes cambodgiennes et les Français encore sur place. Les Canadiens avaient notamment visité l’école de l’Arme blindée des FARK établie aux fins d’entraînement que la France avait maintenu. Les Américains s’inquiètaient que la présence française n’entrave les efforts occidentaux. Le but était d’établir une école pour arme blindée permanente pour entraîner les officiers et les militaires du rang des FARK. Le tout était organisé par 11 officiers, 24 adjudants et quelques sous-officiers français. Les jeunes lieutenants français jouissaient d’une meilleure réputation que les officiers supérieurs plus âgés, qui rendaient ouvertement visite aux prostituées. « Les soldats des FARK, comme tous les autres, n’aiment pas leurs supérieurs français et n’ont aucune confiance en eux. » Le commandant des FARK à Kompong Chhnang a indiqué : « Les Français n’ont plus de valeur à nos yeux. Nous les détestons et nous n’avons aucune confiance en eux […] Assurément, depuis la défaite des Français en Indochine, la situation est évidente. On devrait forcer les Français à partir immédiatement. ». Par ailleurs, une évaluation moins sévère avait été exprimée au cours de la cérémonie d’ouverture d’un centre d’instruction destiné à la marine cambodgienne, le 20 avril. Le roi était présent, et Son Altesse Sirikmata a remercié les Français pour leur aide : « Notre pays, fait de mer et d’eau, ouvert aux vents de la mousson comme à toutes les contributions humaines, situé au centre d’une chaîne de ports maritimes, ne peut échapper à son propre destin qui consiste à être l’un des carrefours où les collaborations économiques de l’avenir se concrétiseront. Dans ce monde moderne, de telles installations d’échange doivent être protégées Footnote 83.»
Les Français avaient aidé au moyen de leurs forces navales en Extrême Orient, situées à Saïgon, jusqu’à la réunion de Genève. En septembre 1954, ils avaient transféré des arsenaux maritimes et aidé à l’instruction. « Conformément à cette entente, la Marine française maintient une mission navale d’instructeurs, comme elle le fait pour l’Armée et la Force aérienne. » Par exemple, 18 jeunes pilotes ont commencé à effectuer des vols par eux-mêmes en avril, selon un compte rendu des faits récents. Des progrès ont également été constatés au cours du parachutage de 20 soldats du Bataillon cambodgien de parachutistes, le 11 mai. Même si certains ont raté la cible et d’autres ont utilisé de mauvaises techniques d’atterrissage, l’observateur canadien, le capitaine Middlemiss, a conclu que la plupart avaient « assez bien » réussi. Pendant ce temps, le colonel Deane Freeman a demandé l’opinion des officiers supérieurs français sur le leadership cambodgien. Tant Sihanouk que le colonel Lon Nol étaient estimés, a-t-il rapporté, mais dans certains cas de hauts responsables avaient entretenu des liens avec le Viêt-minh avant de se rallier au roi Footnote 84.
Snow a fait de même avec les responsables cambodgiens, essayant de se faire une idée sur ce qui se pourrait se passer après les élections. Il a par exemple découvert que le gouverneur local de Pursat appuyait Sihanouk et, plus important encore, « qu’il était satisfait du travail de la Commission internationale » parce que « cela avait permis d’amener la paix au pays ». Néanmoins, il craignait que la stratégie de l’Occident en Indochine améliore, en temps utile, le sort des communistes aux frontières du Cambodge : « Les combats qui se déroulent à Saïgon sont idéaux pour les communistes. Ceux-ci peuvent renforcer leur position dans le Sud et progressent chaque jour. Il vaudrait beaucoup mieux que l’Ouest remette le Sud-Vietnam aux communistes plutôt que de gaspiller la vie de soldats, de l’argent et du matériel pour essayer de sauver quelque chose qui est déjà perdu. » Snow a ajouté que les Français dans la région ne semblaient pas très optimistes : « Je trouve les officiers français terriblement pessimistes sur presque tous les sujets. Je crains qu’il ne s’écoule beaucoup de temps avant qu’ils ne se remettent des effets dévastateurs de Diên Biên Phu Footnote 85. » Selon Snow, les réformes de Sihanouk seraient bonnes, mais les Cambodgiens étaient moins sûrs qu’il gagne les élections ou offre de la stabilité. Les Cambodgiens devraient toujours être attentifs à la circulation des forces communistes aux frontières (ainsi qu’aux cinquièmes colonnes chinoises et vietnamiennes dans le pays).
Avril-juin 1955
Les questions liées à l’assistance militaire française ont soudain perdu de leur importance pour la Commission lorsque Phnom Penh a signé une entente le 16 mai avec les États-Unis pour obtenir de l’aide militaire directe. L’entente stipulait que Washington établirait un groupe consultatif d’aide militaire (MAAG) au Cambodge, fournirait du personnel, de l’équipement, des fonds et de l’information militaire technique « pour assurer efficacement la défense du Royaume du Cambodge », ainsi qu’établir « la force défensive du monde libre ». Comme l’avenir prévu pour le Cambodge en était un de neutralité, il n’est pas surprenant que les Américains et les Français aient minimisé l’importance de l’entente en public Footnote 86. Cependant, en privé, le secrétaire d’État américain, John Foster Dulles en comprenait clairement les répercussions. Quatre mois plus tôt, il avait expliqué que « […] le département de la Défense voulait un accord secret explicite par écrit de la part du gouvernement du Cambodge visant à faire sortir les Français progressivement. Il semblait à Dulles qu’avec le temps, on pouvait s’occuper de cette question de façon concrète, plutôt que par un accord écrit » qui pourrait être contesté et qui l’a été Footnote 87. Hanoï, y voyant une évidente violation qui « saboterait » les Accords de Genève et introduirait « un entrepôt d’équipement et de matériel » pouvant être utilisé par le « bloc agressif de l’OTASE » contre le Vietnam et le Laos, a demandé à la CISC d’intervenir. Le gouvernement royal du Cambodge, visiblement surpris par la réaction à ses tentatives d’amélioration de sa défense, a lui aussi fait appel à la CISC afin qu’elle rende une décision sur les dispositions de l’accord « relativement à leur contenu et à toute répercussion qu’elles pourraient avoir sur l’Accord de Genève et la Déclaration de la délégation cambodgienne du 20 juillet 1954Footnote 88 ».
Le gouvernement du Canada souhaitait soutenir et défendre l’entente et l’a fait, manifestant ainsi sa propre volonté (et celle des Américains) de favoriser les intérêts occidentaux dans l’ensemble de l’Indochine. Mais Pearson comptait aussi sur les États Unis pour l’aider à élaborer ses arguments juridiques en vue de défendre l’arrangement : « S’ils ont un argument, nous aimerions en prendre connaissance afin de compléter notre propre avis juridique, que nous sommes en train de préparer. » Il a aussi demandé à son ambassadeur de « laisser entendre qu’il aurait été particulièrement utile que des discussions préliminaires aient été tenues avec nous […]Footnote 89». L’ambassadeur Heeney lui a répondu que Hoey et Purnell, du département d’État, avaient « tenu pour acquis que rien qui pourrait constituer une violation des Accords de Genève ne serait inclus dans l’entente », car ils avaient pris soin d’éviter d’établir des bases ou une alliance militaire officielle et avaient limité la composition du MAAG à 30 membres. Ils ont indiqué qu’ils avaient envisagé d’informer le Canada plus tôt, mais avaient décidé
qu’une telle ligne de conduite pourrait nous mettre dans l’embarras et pourrait sembler une tentative d’influencer les opinions du membre canadien […] Comme nous avons maintenant exprimé notre intérêt à l’égard de cette entente et de toute entente future qui pourrait être envisagée (p. ex. avec le Laos), le département d’État n’aura aucune hésitation à nous informer à l’avance. (L’explication de Hoey nous semble raisonnable puisque, à un certain nombre d’occasions, nous avons, sur vos ordres, fait clairement savoir au département d’État que nos actions au sein de la Commission devaient être exemptes de tout soupçon de collusion avec d’autres gouvernements intéressés)Footnote 90.
Établir une politique pro-occidentale et bâtir un avenir conforme aux vœux de l’Ouest constitueraient un défi, compte tenu de l’opposition probable des Indiens et des Polonais. Mais les sceptiques comprenaient aussi des « hommes sur place » – des officiers canadiens et français qui se trouvaient au Cambodge et qui voyaient les choses peut-être plus clairement que les diplomates à Washington et à Paris Footnote 91. À la fin de mai, le colonel Deane-Freeman a signalé une détérioration des relations entre les Français et les Américains, en formulant le commentaire suivant : « Je crois qu’il est juste de dire que les Français se montrent aussi difficiles et obstinés qu’ils le peuvent et que les officiers américains sont vivement contrariés par cette attitude. » Toutefois, il admettait en même temps que, selon lui, « les États-Unis font une grave erreur en affectant un groupe de si grande taille. Phnom Penh est maintenant presque envahi par les Américains, il est presque impossible de trouver un logement convenable, et on ne peut guère s’attendre à ce que 34 autres personnes soient accueillies à bras ouverts. Je crois aussi qu’étant donné leur nombre, les Américains ne pourront faire autrement que d’être dans les jambes des Français et de les contrarier Footnote 92.»
Un mois plus tard, la situation ne s’était pas vraiment améliorée. Deane Freeman a signalé une réunion avec le lieutenant-colonel américain Burhans, « toujours aussi volubile », au sujet de la croissance du MAAG.
Jusqu’à maintenant, six officiers et trois hommes de troupe sont arrivés à Phnom Penh. Au départ, la taille du MAAG est censée être de 20 officiers et de 11 hommes de troupe. Le chef du MAAG, le brigadier-général Daboan ne sera pas ici avant le début d’août […] Seul un des six officiers qui sont arrivés jusqu’à maintenant est francophone; il comprend le problème de langue et il aimerait qu’il y ait davantage de francophones […] Burhans a dit que les 31 officiers et hommes de troupe mentionnés ne constituaient que le groupe initial […] [le nombre doublerait bientôt] Il est demeuré vague lorsque je lui ai demandé comment on pouvait justifier un MAAG de cette taille. Le col Hardoin, dont l’anglais est très piètre, n’a pas entendu cette discussion, ce qui est peut-être aussi bien, car il se méfie de la taille du MAAG maintenant Footnote 93.
Les Polonais ont réagi comme prévu. Après une interruption délibérée du travail de la Commission pendant des mois, ils ont demandé que des mesures soient prises immédiatement à l’arrivée du MAAG-C. Deane-Freeman a indiqué à Snow qu’au cours de la réunion du CCM du 9 juin, le Polonais avait soulevé la question des convois partant de Saïgon vers Phnom Penh, sans avoir été vérifiés par l’équipe fixe de Svay Rieng. Une fois que les Canadiens ont eu souligné leurs tentatives antérieures pour faire en sorte que les équipes continuent de disposer du personnel requis et demeurent efficaces, ce qui a « de toute évidence mis dans l’embarras » le Polonais, l’Indien a convenu qu’un point devrait être établi. Selon le Canadien, il devenait évident que « le Polonais manifest[ait] beaucoup plus d’intérêt pour l’entrée de matériel de guerre, et Brig Kullar en montr[ait] aussi davantage, sans aucun doute en raison de la signature de l’accord américain d’aide militaire Footnote 94 .»
La réponse des Indiens avait davantage d’importance, parce que leur vote était déterminant en cas de différends politiques. Si leur réponse était plus nuancée que celle des Polonais, elle décrivait en fait l’intervention américaine comme une violation des Accords de Genève. Le MAE a envisagé d’essayer d’influencer Nehru lui-même, mais a décidé d’attendre. Phnom Penh et Washington ayant donné de solides garanties que toute aide envoyée par les É.-U. au Cambodge serait en conformité avec les dispositions des Accords de Genève, une entente a fini par être conclue. Le Troisième rapport provisoire, publié au milieu de l’année, contenait la confirmation suivante : « Le droit souverain du Cambodge de demander de l’aide étrangère auprès de n’importe quelle source est incontesté, dans la mesure où cette aide est recherchée dans le seul but d’organiser la défense efficace du pays. » Comme le gouvernement royal a promis d’« appliquer une politique de neutralité » et de respecter les dispositions de l’Accord de Genève, même s’il forçait la note avec l’accord d’aide militaire, la CISC a accepté ses garanties Footnote 95.
À ce stade-ci, même si le règlement du problème du MAAG-C était une question de « politique », les attitudes sur le terrain au sein des équipes n’étaient pas toujours régies ni influencées par une politique nationale annoncée. Tandis que le drame du MAAG-C se déroulait dans les capitales nationales, le moral dans le contingent indien au Cambodge tombait à zéro. En effet, les Indiens se trouvaient dans le pays depuis le début, étaient plutôt désœuvrés et disposaient de peu de commodités. Les Polonais avaient commencé à les aborder « chaque fois que l’occasion se présentait », leur offrant des boissons et des cigarettes et faisant des commentaires acerbes sur le traitement que leur infligeaient leurs propres officiers. Le commandant indien était pleinement au courant du problème et il a indiqué au colonel Deane-Freeman qu’il s’efforçait de dresser un plan visant à assurer dès que possible la rotation de ses gardes et signaleurs; autrement, « ils deviendraient tous des communistes en puissance Footnote 96», a t il ajouté.
Le moral se détériorait aussi dans l’Armée cambodgienne, à mesure que les officiers français étaient retirés et qu’ils ne pouvaient être remplacés par des Cambodgiens ayant une formation et une expérience professionnelles comparables. Le nombre de désertions augmentait, et l’officier supérieur français encore au pays a formulé la sombre prédiction selon laquelle l’armée « se désintégrerait à moins qu’un homme fort comme Dap Chhuon n’en prenne la tête ». Le choix de Dap Chhuon ou Lon Nol restait encore à déterminer Footnote 97. Deane-Freeman était plus optimiste, probablement parce que l’arrivée des forces américaines avait fondamentalement modifié la situation.
Cependant, tout bien considéré, la situation au Cambodge s’était mieux stabilisée que sur les autres territoires indochinois au cours de l’année suivant l’Accord de Genève. Les cessez-le-feu étaient respectés, les forces avaient été en majeure partie séparées, les prisonniers avaient été échangés et la simple présence des équipes de la CISC (peut-être tout autant que les enquêtes officielles) avait sans aucun doute aidé à faire en sorte que des incidents mineurs ne deviennent d’importantes sources d’irritation. En particulier au Cambodge, Ottawa espérait réduire l’engagement canadien, bien qu’il n’aurait pas été mécontent d’une réduction globale : le Canada « préférerait maintenir une composante civile au sein des trois commissions, réduites là où c’est possible en fonction des besoins de chaque pays, tout en rendant la composante militaire interchangeable sur demande Footnote 98». La major John Bryan s’est rappelé plus tard que la CISC est devenue de plus en plus efficace au fil de l’année, à l’exception notable de la traduction qui « prenait tout le temps » en raison du manque de francophones au sein de l’EMDC Footnote 99.
Au bout de la première année, toutes les délégations ont souligné les réalisations dans le pays. Le nouveau commissaire canadien au Cambodge, A. C. Smith, a rendu hommage au président indien, G. Parthasarathi, au moment de son départ : « L’histoire du Cambodge et de cette commission internationale au cours des 13 derniers mois a concrétisé le succès du règlement de Genève. » Le représentant polonais a lui aussi applaudi « la Commission pour avoir réussi à accomplir ses tâches ». Le délégué indien pour sa part a répondu que « le succès remporté était tout autant l’œuvre [des Polonais] que la sienne Footnote 100».
Le succès à long terme de la mission dépendrait toutefois de la seconde année, au cours de laquelle les détails des règlements politiques devraient être appliqués. En ce qui concernait les objectifs politiques, Ottawa avait besoin du soutien des Indiens. Selon l’expérience antérieure, on s’était attendu à pouvoir facilement blâmer le camp communiste pour toute rupture des accords, mais les retards accusés pour les élections dans les trois pays et la présence accrue des troupes américaines rendaient de telles propositions plus difficiles à faire accepter. Le MAE et le MDN ont commencé à planifier une mission très différente de celle qui avait été envisagée en juillet 1954, lorsqu’il existait une séparation beaucoup plus nette entre les deux ministères. Les soldats avaient insisté sur le fait qu’ils ne remplaceraient pas le commissaire, mais ils avaient exercé ces fonctions diplomatiques au Cambodge presque aussi fréquemment que le personnel du MAE.
Le conseiller militaire a agi à titre de commissaire politique au Vietnam et au Laos, mais plus encore au Cambodge. Duder est tombé malade en juin (remplacé par le brigadier Snow pendant des mois) et a mentionné qu’il ne « pouvait pas laisser la délégation dans de meilleures mains […] Je crois que les diplomates et les soldats ont véritablement compris la profession de l’autre. Nous avons différentes méthodes de travail, mais nous sommes liés par le fait d’être au service du Canada Footnote 101». Les rôles futurs ne seraient pas définis en maintenant les deux ministères séparés; il s’agirait plutôt d’établir de nouvelles limites. Les enquêtes sur le terrain se sont poursuivies en mai et en juin, with more action à la table politique interprétant les constatations. Par exemple, pendant la réunion du Comité des conseillers militaires du 25 juin, une autre cache d’armes a fait l’objet de discussions; les Polonais soutenaient que les armes avaient été enterrées pour être détruites, alors que les Canadiens et les Indiens étaient d’accord pour dire qu’elles semblaient prêtes à être utilisées Footnote 102.
Après les deux premières années du mandat, des problèmes qui allaient devenir sérieux commencèrent à émerger. L'application diplomatique de leur mandat contribua à apaiser les tensions, mais devint difficile à appliquer en raison du manque de clarté et de la nature politique des tâches. Les Casques bleus commencèrent à élaborer des stratégies de relations publiques, tant auprès de l'opinion publique canadienne qu'internationale, et à obtenir leur soutien. Enfin, ils durent composer avec la politique de neutralité du prince Sihahouk et la politique anticommuniste des États-Unis, qui refusaient tout contact avec les pays neutres. Cette période marquait néanmoins le début des efforts canadiens pour se forger une réputation d’efficacité logistique fondée sur la connaissance et l'expertise des équipements militaires les plus récents, ainsi que sur la patience diplomatique nécessaire pour gérer les nombreux aspects politiques en jeu.








